• Le cinéaste syrien, Mohamed Mallas, rencontré au 4e Festival du film arabe de Malmö

    “Je suis toujours travaillé par la douleur et le malheur des autres”

    Par : Houchi Tahar

    Le plus rebelle et le plus libre des cinéastes syriens s’est imposé sur la scène cinématographique mondiale malgré la censure du régime de son pays qui a sensiblement réduit son élan créatif.
    Après, entre autres Al Manam (1987), Al Lail (1992) et Passion (2005), il rompt 9 ans de silence et livre L’Echelle pour Damas (2013) qui sort alors que la Syrie est prise dans un cyclone de violence inouïe. Le succès a été immédiat. Il reprend son bâton de pèlerin pour sillonner le monde pour défendre son film, évoquer son projet intellectuel et témoigner de la Syrie meurtrie.

    Liberté : Derrière vous, vous avez plus de 40 ans de pratique cinématographique et littéraire. Quel regard jetez-vous à cette tranche de l’histoire dans laquelle vous avez été pris à la fois comme acteur subissant et agissant ?
    Mohamed Malas : 
    Ma nature profonde, ma tendance à interroger aussi bien mon existence que celle de ceux qui m’entourent et mon besoin perpétuel de m’exprimer m’ont conduit à apprendre, à maîtriser et à développer les langages cinématographique et littéraire. C’était mon moyen de trouver mon équilibre intérieur et d’agir sur l’histoire en me positionnant du côté de la justice et de la vérité. J’étais et je suis toujours travaillé par la douleur et le malheur des autres. Mes choix m’ont attiré les foudres de la censure qui a toujours essayé de me réduire au silence et d’effacer mes œuvres. 
    Mais ma détermination et la puissance de l’art ont fait que la répression, malgré ses petites victoires, ne triomphera jamais sur moi. Ces dernières années les Syriens ont crié, l’autorité a redoublé de férocité, et le peuple s’est rebellé d’une manière spontanée et anarchique. La communication langagière et artistique a reculé au profit des crépitements des armes et des explosions de roquettes. Dans cette situation tragique, cacophonique et absurde, je continue à déployer mes forces et énergies pour produire, servir mon peuple et marquer l’histoire.

    En quoi consistent justement ces productions ?
    Aidé par mon penchant pour la forme littéraire et le besoin d’expression, j’ai tenu, depuis 1968 jusqu’en 2005, un journal quotidien dans lequel je transcris mes réflexions et mes émotions autour de l’actualité, de ma vie et de mon expérience cinématographique. Pour moi, ces écrits sont une référence inestimable qui me permet aussi bien de justement cerner le passé que de mieux comprendre le présent. Ainsi, la préparation et la réalisation de mes films ont été accompagnées par des journaux quotidiens. Le film Al Manam a vu son journal publié à Beyrouth, chez Dar Al Adab, sous le nom de “Journal d’un film”. Je considère cette publication comme la plus proche et fidèle à mes intentions littéraires. Le Journal de Moscow dépassant les 1000 pages renferme des témoignages importants sur moi et mon entourage de l’époque, notamment dans le monde soviétique. Durant les 4 derniers mois passés à Damas à préparer le montage financier de mon prochain film, j’ai puisé dans ces écrits. Je pense même à publier prochainement un livre sous le nom de “Cinéma enterrée, journal d’un cinéaste syrien : 1974-1980”.

    Cette délimitation historique a-t-elle une signification particulière ?
    Oui. J’y évoque surtout la naissance et le développement de ma très forte relation amicale avec le cinéaste syrien Omar Amiralay avec qui j’ai cofondé Cinéma Club de Damas. Je me suis arrêté en 1980 car cette date coïncide avec nos départs respectifs de Damas : Beyrouth pour travailler sur le film Al Manam me concernant, et Paris pour Omar.  

    Vous avez encore d’autres projets ?
    Oui. J’ai un deuxième livre qui est prêt pour publication “Journal et scénario d’un film non réalisé”. Après mon film Al-Lail et mon effleurement de la mort, j’ai entamé un projet de film portant le titre “Cinéma dunia” qui a été aussi accompagné d’un journal quotidien. Le projet, au seuil de la réalisation, a été remis aux calendes grecques suite aux blocages du centre cinématographique syrien. Aujourd’hui, l’envie de reprendre le projet et le transformer en livre me tient à cœur.

    Qu’en est-il de la caméra ?
    En matière de cinéma, j’ai un scénario ficelé et je suis dans la phase de montage financier. C’est une production internationale. Nous cherchons, avec mes producteurs français et tunisien, des compléments de financement avant de lancer le tournage. Le film va se dérouler essentiellement à Beyrouth, mais aussi en Syrie. Le titre de travail est “Lumière”. Le titre en arabe est “Leit lel Barrak 3aynan” qui est une chanson d’Ismahan.

    Réalisateur actif et engagé, vous avez évolué en marge des circuits officiels. Par conséquent vos films ont été victimes de la censure, entre autres, le documentaire Nur wa Zilal  (1990) et  Al-Lail (Tanit d’or au Festival de Carthage en 1992) lequel n’a été projeté en Syrie qu’en 1996. A l’instar des cinéastes américains, soumis au code du sénateur William Hays, la censure vous a poussé à emprunter des chemins artistiques aussi sinueux que prolifiques. Pensez-vous que cela a été une chance même si cela a réduit sensiblement le nombre de vos réalisations ?
    Les réalités se construisent par étapes et naturellement. Depuis le début, j’étais bercé par l’illusion que nous pouvions mettre notre art au service de notre peuple et à conduire notre société vers le progrès. 
    Aujourd’hui, nous découvrons avec stupéfaction le contraire. Le pouvoir savait mieux que nous. Il s’est montré vigilant et répressif avec nos écarts en matière de liberté. En même temps, il est vrai que cette dureté a crée les conditions propice à une recherche formelle et esthétique qui a au final beaucoup servi et amélioré mon langage cinématographique. En d’autres mots, cela a favorisé et accéléré ma compréhension et ma maitrise de cette puissante arme que j’ai affutée autant que j’ai pu. On apprend mieux sur les chemins difficiles. En substance, je ne dirai pas qu’il s’agit d’une chance, mais cette posture de censuré m’a permis d’affûter mon expression cinématographique et donner de l’épaisseur à mon projet intellectuel. 

    Vous affectionnez aussi bien le documentaire que la fiction. Avez-vous une préférence ?
    Le cinéma est pour moi unique. Il est un moyen d’expression de choses profondes et existentielles. Quand la fiction ne répond pas à mes besoins et intentions, j’opte pour le documentaire qui me permet de m’appuyer sur un lieu, une idée ou un personnage pour m’exprimer. Le cinéma est comme l’écriture ; la caméra devient une plume. L’absence de caméra est comblée par le stylo. Mes films prennent souvent des formes littéraires particulières. C’est donc le besoin profond qui détermine le choix et la méthode. J’écris et je réalise quand les souffrances et les douleurs de la vie m’interpellent. Je me demande souvent quand est-ce que la vie devienne normale afin que je puisse plus sentir le besoin de prendre ma plume ou ma caméra.

    Comment lire votre dernier film l’Echelle pour Damas ? Une échelle pour le rêve ?
    C’est surtout une échelle vers notre Syrie que nous voulons. Pas celles des autres : pouvoir, rebelles et étrangers confondus. Après 40 ans de silence, de patience et d’acceptation, pendant que mes limites ont été atteintes depuis longtemps, les Syriens sont arrivés à un degré où ils ne peuvent plus continuer à vivre comme des moutons. C’est là l’explication de l’explosion aussi violente que surprenante. Le film est construit à l’instar d’un poème visant à exprimer une douleur. Il faut absolument prendre de la hauteur pour comprendre la Syrie et la projeter dans le futur. Et dans une telle posture, une question lancinante s’impose à moi : vais-je mourir en douceur ou fauché par une explosion ?

    à quoi ressemble le visage de Damas aujourd’hui, loin des descriptions médiatiques ?
    Son visage est très amoché. Elle a accueilli des milliers de Syriens qui sont venus des autres parties du pays à la recherche de la sécurité. Tout le monde cherche aussi à se reconstruire, même si cela est difficile à cause des diverses occupations et agressions qu’ils subissent. Quand les contraintes et les problèmes grandissent, les espoirs s’amenuisent. La violence, la peur, la méfiance et l’insécurité font partie de la vie quotidienne.

    Malgré cela, vous avez fait le choix de rester vivre sous le ciel de Damas obscurcie par la poudre et la poussière des explosions. Quelles sont vos raisons? 
    J’ai choisi de rester en Syrie essentiellement pour deux raisons : vivre auprès des miens et protéger mon projet cinématographique et intellectuel. La vie n’est pas aisée. Je ne fais pas de l’exagération en disant qu’elle est même infernale. On vit au milieu d’un champ de bataille. Il y a l’autorité officielle qui lance des roquettes depuis Damas. Il y a aussi les rebelles qui répliquent. Les roquettes tombent parfois sur le toit de mon voisin, parfois un peu loin. Chaque minute qui passe, on prie Dieu que notre mort soit la plus douce qui soit. Nonobstant,  je ne veux guère terminer ma vie en exil.

    Après un soulèvement plein d’espoir contre la tyrannie, la Syrie a sombré dans le chaos. Un monstre prend possession de la moitié du pays et des avions étrangers bombardent. Quelle analyse faite-vous de la situation ?
    Après 4 ans de barbarie, de tuerie de tortures et de sauvagerie, on assiste à l’émergence d’une structure humaine, quand humanité il y a, anormale. Le dialogue est remplacé par la méfiance, la confrontation et la confusion. Avec la disparition de l’autorité, de la morale et du respect, des phénomènes humains et sociaux étranges font surface. L’autorité censée réguler la vie et protéger le citoyen devient une structure qui réprime, combat et guerroie. Et de l’autre côté, un ennemi, censé être l’alternative, qui use de la même stratégie. Cette situation conduit à tolérer le vol, la violence et le crime. 
    Ainsi tous les dérapages, qu’ils viennent de l’intérieur ou de l’extérieur, sont possibles. Par conséquent, le rêve des Syriens de voir des colombes voler dans le ciel de Damas au lieu de roquettes est devenu mince.

    Que peut faire le cinéma et l’art?
    Il n’y a de place que pour la tuerie et la destruction. Témoigner peut-être, transcrire l’histoire et fixer la mémoire. Il est notre arme pacifique à moi. Il n’est pas un hasard qu’aujourd’hui à Damas, toutes les violences envers le citoyen sont tolérées et justifiées, alors que la caméra est interdite. Elle représente le même danger que les fusils de guerre.

    Et le centre cinématographique syrien est actif ?
    Bien sûr. Les structures officielles s’efforcent à donner une impression, et en vain, que la vie est normale. Les écoles, les universités et toutes les autres institutions ouvrent obligatoirement. 

    Entre 1980 - 1987 vous avez tourné AlManam (Prix du Festival International de programmes audiovisuels) durant lequel vous demandez aux réfugiés palestiniens de décrire leur rêve. Aujourd’hui, les Syriens sont dans une situation similaire. Quel est leur rêve ? 
    Le rêve des Syriens aujourd’hui n’est plus un rêve stratégique. Il est une résignation devant la dramatique situation actuelle. Ainsi, le souhait principal des Syriens reste et demeure la paix.
    Après l’échec, les Syriens ne rêvent plus forcément d’un changement, mais d’une urgente reconstruction psychologique et sociale. L’espoir est mince. Ils se cherchent plus ailleurs qu’à l’intérieur. Mais je reste convaincu que si l’occasion, aussi faible soit-elle, leur est offerte, ils se relèveront.

    Et votre rêve à vous, en tant que cinéaste ?
    Il me reste ni rêve ni illusion, surtout suite à mon expérience avec la mort lors de mon coma causé par un accident de circulation grave. 
    A mon réveil, j’ai constaté que tous mes rêves se sont brisés. Je suis devenu très réaliste. Après vinrent les évènements qui ont réduit davantage mes espoirs et attentes à deux modestes projets évoqué précédemment : publier deux livres et réaliser mon film en préparation avant mon départ.

    T. H.

     

     
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  • ZAKARIA RAMDANE, PRODUCTEUR ET ACTEUR, À L'EXPRESSION

    "Les Portes du soleil sort en novembre"

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    Méfiez-vous de ce joli minois de blondinet. En plus d'être champion en arts martiaux et comédien (il a joué entre autres dans Haraga Blues de Moussa Haddad où il tient le premier rôle), notre jeune Algérien des plus déterminés est un producteur redoutable et voit surtout grand. Nous l'avons croisé dernièrement au Festival de Cannes et il n'était pas là pour faire la fête mais bel et bien pour promouvoir son long métrage enfin bouclé Les portes du soleil, Algérie pour toujours. Un film qu'il a coproduit après maintes péripéties et sans l'aide et l'argent de l'Etat. Il y tient aussi le premier rôle. Il nous parle ici de la suite de cette aventure cinématographique à laquelle il y croit mordicus...

    L'Expression: Vous êtes ici à Cannes pour accompagner votre film qui vient de se terminer rebaptisé Les portes du soleil, Algérie pour toujours. Où en êtes-vous concrètement avec ce film?
    Zakaria Ramdane: On vient de finir la post-production. On a préparé la bande annonce qui est prête pour Cannes. Il nous reste seulement quelques réglages des effets spéciaux et la bande son design. Le film sera prêt fin juin. Il sera fini et la copie 0 du film sera fin prête.

    Pourriez-vous nous parler des raisons de votre présence à Cannes?
    On a été invité par le distributeur pour essayer de vendre le film. Nous avons deux distributeurs, l'un est international il s'agit de WTFilm, une boîte très connue dans le monde de la distribution cinématographique et Cannibale pour la distribution en France.

    Donc vous avez deux distributeurs potentiels...
    Oui, nous avons signé le contrat la première semaine de tournage. A la lecture même du scénario. Le film sortira dans les salles bien sûr. La bande annonce est à Cannes pour cela avec les affiches et tout ce qui va avec. Et c'est le distributeur WTFilm qui s'occupe de la promotion du film ici à Cannes en vue de le montrer notamment dans des festivals à l'étranger. Le distributeur a un stand au marché et un stand au Grand Hôtel, dans une suite. Car ce sont plus des ventes privées qui se font là-bàs. Le film sortira en tout cas à Paris et à Alger en Algérie au mois de novembre.

    Vous avez réglé vos problèmes de financement?
    Oui.. sourire

    Vous n'êtes pas trop endetté?
    Oui, un peu, c'est normal. Et comme vous le dites, le film n'a pas été aidé ou produit par l'Algérie, du tout car le scénario n'a pas été approuvé par le Fdatic et le ministère de la Culture n'a pas jugé utile de le soutenir. Mais ça reste à cent pour cent un film algérien. On n'a pas été aidé et on n'a pas compris le pourquoi du refus du scénario...

    Mais le réalisateur est français..
    Il est français d'origine kabyle d'Algérie. On m'a souvent fait cette remarque vu qu'il y a des techniciens européens, canadiens et le réalisateur est français.. A la base, j'ai toujours souligné qu'il y avait sur ce projet à peu près 590 personnes intervenantes algériennes et 19 étrangères. Vous voyez le poids de mesure est vraiment différent. Il y a plus de 500 personnes qui travaillent sur le film et qui sont de nationalité algérienne. Et 19 étrangers ce qui est peu. En le voyant les gens vont comprendre que c'est un film vraiment patriotique qui parle de l'Algérie, des services militaires algériens. On a fait même une très belle carte postale sur Oran.
    On montre l'Algérie, sa modernité, les infrastructures d'Oran. Les comédiens sont algériens pour la quasi-totalité. Je peux citer Ahmed Benaïssa, Athmane Bendaoud, Sofia Kouninef, Hassan Zerari, Bahia Rachedi etc. Nonobstant cela, il ya trois comédiens internationaux qui sont Laurie, Smain et Mike Tyson et quelques cascadeurs thaïlandais.

    Pourquoi avoir opté vous-même pour le rôle principal?
    Oui. Ce n'était pas évident d'allier deux casquettes, comédien principal et producteur. C'était très difficile. On avait fait un casting avant mais nous n'avons pas trouvé un comédien spécialisé dans les arts martiaux. Vu que j'ai un passif dans ce domaine et un certain niveau en ce sens je me suis permis de jouer ce rôle...

    La sortie algérienne sera comment?
    Elle sera grandiose. On fera cela dans les 48 wilayas. On fera une tournée dans toute l'Algérie. Je suis en train d'acheter carrément des écrans gonflables pour les monter en plein air avec du matériel hitech de bonne qualité. Vu qu'il n'y a pas beaucoup de salles de cinéma, donc on va improviser en achetant du matériel. On le placera en plein air ou dans des stades. En principe il n'y aura pas de raison pour qu'on n'ait pas les autorisations. Tous les comédiens seront présents. Y compris Mike Tyson...

    Ça a l'air ambitieux comme projet encore une fois. Cela nécessitera encore un budget colossal...
    Je vais tenter de relancer à nouveau le ministère de la Culture. Car le film est là. On le verra. Ce n'est plus un scénario, c'est du concret. Je ferai une projection privée pour les responsables pour qu'ils donnent leur avis sur le film. Je suis superpositif par rapport à leur avis. Je suis confiant et j'y crois...

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  • DAMIEN OUNOURI, CINÉASTE, À L'EXPRESSION

    "L'envie de parler de l'Algérie d'aujourd'hui"

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    Il était du 13 au 26 mai dernier au Festival de Cannes où il a eu la chance de prendre part à l'équipe de la Fabrique des cinémas du monde, comme seul représentant algérien. Dans cet entretien, l'auteur du documentaire Fidaï évoque avec nous ses projets et sa conception du cinéma non sans s'adresser directement à la nouvelle ministre de la Culture, Nadia Labidi Chérabi...

    L'Expression: Un mot sur votre présence ici à la Fabrique des cinémas du monde durant le Festival de Cannes.
    Damien Ounouri: On présente un projet de film à la Fabrique des cinémas du monde. C'est un endroit qui fonctionne comme la cinéfondation et là, en l'occurrence, c'est pour les premiers et deuxièmes longs métrages qui sont écrits. Le scénario est fini. On est en période de développement. C'est-à-dire avant le tournage. C'est une façon aussi pour nous de présenter le Festival de Cannes et ses différentes sélections et nous montrer comment fonctionne ce monstre immense et, notamment le marché et faire des tables rondes. Il y a un parrain, c'est le cinéaste brésilien, Walter Salles. On lui présente nos projets. Il lit nos scénarios. Il nous conseille. Ensuite, en fonction des besoins de chacun, on nous organise des rendez-vous en tête-à-tête avec des gens de l'industrie, si on recherche des coproducteurs, des fondations et trouver des financements.

    Mais votre film est produit par une boîte algérienne, rappelons-le, Taj Intaj...
    Oui, le film est algérien. La production est basée sur Alger. Il s'agit de la compagnie Taj Intaj de Adila Bendimerad et Jaber Dabzi qui est avec moi actuellement à Cannes. Apres quoi on va mettre un système de coproduction avec d'autres pays. L'état actuel du cinéma fait qu'on a besoin de trouver de l'argent un peu partout pour arriver à monter nos budgets. Là, le projet est encore à l'état de papier.

    Ce qui m'a étonné, est ce passage du documentaire à la fiction avec ce premier long métrage portant sur un sujet pour le moins surprenant aussi, La Chedda...
    Disons que mon précédent film était un documentaire parce que j'ai la chance que mon oncle soit encore en vie. J' aurai pu en faire une fiction car son histoire est assez romanesque. Donc, c'est quelque part, mon sujet qui a choisi que cela soit un documentaire. Moi, j'aime le cinéma qui est dans un entre-deux. Je ne mets pas forcément de différence entre les deux. C'est selon ce qu'on veut raconter en fait. Si cela peut être plus adapté en documentaire ou plutôt en fiction je choisirais tel ou tel format. Et puis, même dans mon documentaire Fidaï, il y avait des parties plus fictionnelles où on mettait en scène et là, dans ma fiction, il y aura des parties avec un trait documentaire, avec de vrais gens. Des scènes de famille. Ponctuellement, c'est une fiction avec des acteurs. Fidaï est un film sur la révolution et c'était important pour moi d'aborder ce sujet et là, j'ai envie de me reconnecter à l'époque contemporaine de l'Algérie d'aujourd'hui et comme dans Fidaï parler de ma famille...
    Chedda va parler aussi de ma famille. Il s'agira un peu d'observer la famille algérienne. Comment on est simplement et questionner cet état. C'est venu très naturellement. Pendant que j'étais avec mon oncle je posais des questions sur la famille et c'est pour cela qu'on a fait cette histoire-là qui parle d'une femme, mère de famille qui vit dans une maison plutôt traditionnelle avec ses beaux-parents, ses enfants et qui va avoir des envies, des désirs. On verra comment la famille va réagir à ça.

    La ceinture tlemcénienne représente quoi pour vous? Un symbole féminin, mais encore?
    En Algérie, il y a des costumes pour les femmes. De Annaba jusqu'à Tlemcen en passant par Constantine jusqu'à Alger. Moi je suis de Annaba. Mais après, le choix de la chedda tlemcénienne est dû au fait que j'aime beaucoup ce costume. Il y a un côté reine, d'un autre temps. Ce costume pour moi est une façon de parler de la tradition et de la société d'aujourd'hui, mais aussi avec les traditions qu'on a en Algérie et comment en arrive-t-on à marier les deux. Comment les deux arrivent-ils à communiquer. Comment le monde moderne, quand on va dans la rue, arrive-t-il à cohabiter avec nos fêtes où on met ces costumes qui sont d'un autre temps et questionner ce décalage. Je trouve ces costumes très beaux et ça fait partie de notre culture... Dans Fidaï, je voulais questionner notre mémoire et là c'est un peu pareil, connaître ce qui reste de l'ancien temps qui se perpétue et comment on vit avec en Algérie. Est- ce que cela pose problème ou pas? Et voir comment la jeune génération le vit aujourd'hui surtout. C'est un costume très lourd. Avec ces perles en or et cette couronne qui est un symbole de beauté, mais qui pèse beaucoup. Donc il y a cet entre-deux. Il y a quelque chose de cet héritage culturel qui m'interpelle, comment voit-on cela par exemple dans un embouteillage à Alger? Comment, nous les jeunes, vivons-nous la modernité avec la tradition? Comment le lien avec nos parents cohabite-t-il avec nos aspirations de jeunes? Quel héritage on a de soi et comment le vit-on aujourd'hui avec nos envies?

    Vous pensez à des comédiens précis pour votre film?
    Je n'ai pas encore choisi. Pour le moment on se concentre vraiment sur le scénario. J'ai des idées de comédiens, mais cela ne sert à rien tant que le projet n'est pas encore prêt. Et l'importance, c'est vraiment l'écriture. C'est normal qu'on ait envie de tourner quand on a une idée et souvent on se retrouve avec des films qui sont moyens alors qu'ils pourraient être très bons. Et là ça fait presque un an et demi qu'on écrit. C'est presque fini. Maintenant, on est en période de financement. On attend de voir avec la nouvelle ministre de la Culture. On va déposer notre dossier. Personnellement, j'ai beaucoup d'espoir. Nadia Chérabi est une femme qui vient du cinéma, qui le pratique en tant que réalisatrice et productrice. Et j'espère que moi et les autres réalisateurs, je veux dire les trentenaires soient enfin aidés par notre ministère. C'est nous qui voyageons dans les festivals, qui représentons l'Algérie à l'étranger.
    Malheureusement, quasiment aucun n'a été aidé par le Fdatic. A côté de cela, il y a des films avec d'énormes budgets et qui ne nous parlent pas. Et ne sortent même pas en salle. Alors que nos films coûtent cent fois moins cher...

    Vous pensez que votre film parlera donc aux gens?
    Oui, je le pense. Mes personnages principaux ont entre 25 et 35 ans. Le rapport aux parents, au travail, aux traditions, comment vivre, le loisir aussi je pense que ça va leur parler, oui. J'espère que notre ministre va mettre en place une politique du cinéma pour rouvrir les salles, qu'il y aura beaucoup de communication autour aussi, que les gens retournent vers les salles de cinéma et que ça devienne à nouveau un lieu qui n'a pas une mauvaise image. J'espère juste que le cinéma va revenir pendant les prochaines années. A la Fabrique, il y a une dizaine de pays. Hier, je découvrais avec les Vénézuéliens que quand un de leurs films ne marche pas il fait 50.000 rentrées et quand ça marche, il fait un million de rentrées. Et je me dis qu'en Algérie on pourrait faire la même chose, c'est-à-dire un cinéma local qui voyage dans les festivals et qui est vu par les Algériens. C'est cela notre problème. Mon film a été finalement très peu vu en Algérie.
    Heureusement qu'il y a eu les rencontres cinématographiques de Béjaïa, le ciné-club de Chrysalide aussi, mais ce n'est pas assez. Moi j'ai envie de le montrer dans les villages etc. Il faut du temps, une organisation, on se dit on va faire ça nous-mêmes, distribuer nos films mais pendant ce temps-là, on ne fait pas de film. On ne peut pas tout faire.

    Autre chose ou doléance à rajouter à l'adresse de la nouvelle ministre de la Culture?
    Madame la ministre, il nous faut des écoles de cinéma. Il faut former des techniciens. Il faut une relève, des gens à la production, distribution, des électros, machinos, assistants, chefs opérateurs et ingénieurs du son. C'est embêtant que les chefs de poste soient toujours d'une autre nationalité quand on filme...

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    Bruno Ulmer. Cinéaste

    C’est le «désir d’Algérie» que j’éprouve

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    le 11.04.14 | 10h00 2 réactions

    C’est le «désir d’Algérie» que j’éprouve

    zoom | © D. R.
     

     

    Mardi 15 avril, il faudra vous retrouver devant votre petite lucarne, branché sur Arte à 23h35 pour y découvrir le passionnant et important dernier film de Bruno Ulmer. Le titre ? Paroles d’Algérie. Rencontre avec l’auteur.

    -D’où naît le désir de venir en Algérie pour y réaliser un film ?

    Je pense que, plus le désir de venir en Algérie, c’est le «désir d’Algérie» que j’éprouve. C’est un pays que je connais peu mais avec lequel je sens un lien, une amitié. Je suis venu ici plusieurs fois déjà, j’ai découvert Alger, Oran, Béjaïa, j’y ai rencontré des artistes, des cinéastes, des photographes qui m’ont parlé du pays, de leur amour pour ce pays et aussi de leur quotidien, de leurs rêves, ici ou ailleurs. J’ai aussi «appris» le pays par la littérature, la musique… Et puis, je travaille une bonne partie de mon temps à Marseille, l’Algérie n’est jamais loin… Il y a des années, j’avais écrit un projet, pendant la décennie noire, qui s’appelait L’Algérie au cœur, avec ma productrice, Hélène Badinter. On voulait proposer à la télévision française des petits formats courts, des témoignages d’Algériens, on voulait «sensibiliser» comme on dit, faire savoir en France ce qui se passait en Algérie, être solidaires. Ce projet ne s’est pas fait, mais j’avais gardé l’envie de filmer ici, un jour…

    -D’emblée, en guise d’introduction, vous annoncez que votre film ne pourra se faire compte tenu du refus des autorités de vous donner des autorisations. Y a-t-il une différence entre ce que vous souhaitiez faire et le résultat, entre le film non autorisé et celui fabriqué de manière underground ?

    C’est vrai que je voulais faire un «grand film», grand dans le sens d’un portrait du pays tout entier, parler des gens, de l’économie, des richesses du pays… Bref, un film documentaire comme il y en a beaucoup, sur de nombreux pays, du monde, mais qui, à ma connaissance, n’existe pas pour l’Algérie. J’ai commencé à y réfléchir il y a des années déjà, fait des recherches, j’ai beaucoup lu, et j’ai aussi rencontré Jean-Pierre Séréni, un grand journaliste qui connaît bien le pays. On a réfléchi ensemble à ce projet, on y a beaucoup travaillé. C’est ce film-là que nous aurions dû faire. Nous avons eu l’autorisation, on a mis le temps pour l’avoir… Mais une fois arrivé en Algérie, les problèmes ont commencé. Le matériel est resté bloqué à l’aéroport, on a commencé des démarches, mais la situation est restée bloquée, et il a fallu repartir. On n’a jamais eu d’explications précises à ce refus. Je suis resté très amer après cette impossibilité.

    -Comment s’est porté votre choix sur ces visages que nous voyons et écoutons ?

    Les choix se sont faits un peu au hasard au début. J’ai rencontré des jeunes, hommes et femmes, des situations, des âges différents. Au début plutôt des jeunes intéressés par le cinéma. Puis, de «fil en aiguille» comme on dit, par des contacts croisés, j’ai rencontré des jeunes plus engagés, des bloggeurs par exemple. Il faut dire que je suis arrivé en Algérie au moment où on commençait à beaucoup parler de politique, dans l’optique des élections. Les débats dans le pays ont fait que très vite, quand j’interrogeais sur la vie quotidienne, les études, le travail… la discussion prenait vite un tournant plus politique.

    -Il y a une phrase qui revient sans cesse : «Attendre, attendre....» Ces paroles tendent-elles réellement, selon vous, à un changement démocratique des choses ?

    Je ne peux pas être aussi catégorique. L’attente est d’abord un sentiment, une situation du quotidien. On attend un logement, on attend un travail, on attend un mariage, un visa, des soins… Il y a beaucoup de choses qui sont attendues, avant même un changement politique. C’est avant tout, la vie de tous les jours. Bien sûr, j’ai rencontré des gens qui disent que le pays change, et vite, qu’il y a des grands travaux, des projets. C’est vrai. Mais ce qui est ressenti, vécu pour le plus grand nombre, c’est l’attente, chacun à son niveau. On parle aussi d’immobilisme dans le pays, je l’ai senti moi aussi. Même si le pays avance, le sentiment est que rien ne se passe… Quant à la démocratie, c’est une autre question, ce n’est pas juste le fait de voter. La démocratie, c’est à l’Algérie de l’inventer, de s’inventer sa propre démocratie. Et je le redis, ce n’est pas juste voter, c’est être entendu. Que les politiques entendent et répondent aux attentes. Reste aussi, en parallèle à cette attente, la capacité qu’ont les jeunes de parler, de s’exprimer librement. Parler et être écouté, c’est la base, non ?

    -Comment, selon vous, le cinéma peut pénétrer dans ce genre de sujet sans forcer le pathos ou verser dans le discours politique ?

    Chaque film a une dimension politique, on ne fait pas des films, et plus particulièrement des films documentaires, sans engagement politique, d’une certaine façon. Parler d’une situation sociale, du parcours d’un travailleur, de la place des femmes, de l’égalité, tout ça est politique. Il ne faut pas être naïf, le monde n’est malheureusement pas aussi beau qu’il peut le paraître. Les films sont utiles, ils portent la connaissance, donnent la parole à ceux qui ne l’ont pas, rendent visibles ceux qu’on ignore. C’est pour ça que je fais des films, c’est pour ça que je prends parfois des risques. Quant à la question du pathos, je ne crois pas l’avoir forcé. Il ne faut pas confondre la sensibilité de quelqu’un qui parle de sa vie, les émotions qu’il ou elle ressent en évoquant des moments difficiles, avec le pathos. Il n’y a justement pas de «mise en scène» dans les paroles que j’ai recueillies. La caméra est fixe, concentrée sur le visage et les mots. C’est là l’essentiel.

    Repère :

     

    Né en 1959 au Maroc, Bruno Ulmer est réalisateur de documentaires. Ses films attestent de son intérêt pour les questions de jeunesse et d’identité, liées au bassin méditerranéen : Casa Marseille Inch’Allah (2002), Petites bonnes (2004), Welcome Europa (2008), Les Scouts d’Al-Madhi (2011). Avec Orsay’ (2012) et Il était une fois les Mille et Une Nuits (2013). Bruno Ulmer explore le monde de l’art et de l’imaginaire, créant ainsi un pont avec son activité parallèle d’artiste plasticien.

     

    Samit Ardjoum
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