• Les effets dramatiques

    Les effets dramatiques


    Léon de Luc Besson
    Le terme grec drama signifie littéralement action. Dans le sens ou l’entend Aristote, cette action peut autant être physique qu’intérieure. Créer un effet dramatique, cela consiste à faire partager au spectateur, par l’intermédiaire d’actions visibles, des éléments de l’intériorité du personnage, afin de faire naître et évoluer ses émotions.

    Un effet dramatique est donc principalement émotionnel.

    Cependant il doit aussi articuler le récit (charnières dramatiques), et s’intégrer dans une continuité narrative, en préparant par exemple un effet ultérieur.

    Créer un effet, c’est comme un tour de magie : il y a trois étapes.

    Dans le monde de la prestidigitation, la Promesse consiste pour le magicien à exposer ce qu’il va tenter de faire. Cela place le spectateur dans l’expectative, stimule son appréhension, sa peur ou ses espoirs. Ensuite, vient le Tour proprement dit, consistant en une action extraordinaire, difficile à croire mais qui paraît réelle et incontestable. C’est le temps fort de l’émotion, selon les cas effroi, émerveillement, stupéfaction, satisfaction, répulsion, attirance, écœurement… la liste est infinie.

    Enfin vient le Prestige : le magicien rétablit la normalité, le conventionnel, rassurant le spectateur en le reconnectant au réel (distanciation d’avec l’émotion qui a précédé). C’est là, et seulement là que le spectateur applaudit pour manifester son plaisir : celui d’avoir été mystifié et charmé par le talent du prestidigitateur (littéralement, celui qui obtient le prestige par l’agilité de ses doigts).

    La construction d’un effet dramatique répond aux mêmes règles, avec trois phases obligatoires qu’on peut aussi appeler installation, exploitation et résolution. On retrouve ici les éléments du schéma narratif classique, dit schéma tri-actanciel (voir le système des faits), mais il s’agit de les employer pour créer des effets précis, localement, et pas seulement pour la structuration générale d’un récit. Notez que ces deux usages ne sont pas antinomiques, il sont mêmes hautement complémentaires.

     

    Attendu et inattendu

    Tout effet fonctionne sur une préparation, et donc une attente installée par une annonce.

    Un effet attendu se présente comme une conséquence prévisible de la situation et des événements passés. Son impact dépend du type d’annonce : selon que le spectateur redoute ou espère une action, apprécie ou rejette un personnage, partage ou non les désirs du protagoniste ou de son adversaire.

    Si on espère un événement heureux et qu’il arrive, on éprouve de la satisfaction, de la joie ou du bonheur.

    Si on craint un événement horrible et qu’il se produit, on éprouve de la tristesse, du dégout ou de l’amertume.

    Beaucoup de jeunes auteurs veulent surprendre en permanence leur spectateur / lecteur, et se refusent à utiliser des effets attendus. Or, même si on ne doit pas en abuser, ces effets sont essentiels pour que le spectateur entre dans l’univers du récit. Donner au spectateur la satisfaction d’une attente comblée constitue ce qu’Yves Lavendier appelle un paiement (Payback). Un paiement est un événement annoncé que le spectateur a pu anticiper et auquel il s’attendait (avec crainte ou espoir). C’est une technique vraiment efficace pour susciter l’attachement du spectateur au destin des personnages.

    Un effet inattendu n’est pas une conséquence prévisible des événements précédents, mais il doit rester vraisemblable, cohérent et explicable dans le contexte installé, sans quoi il provoquera le décrochement du spectateur. On doit le surprendre, mais il devrait pouvoir se dire «je ne m’y attendais pas mais ça se tient». Il est également possible de jouer avec des effets inattendus invraisemblables, assumant vis-à-vis du spectateur l’effet comique du décrochement narratif obtenu.

    C’est ce que font bien souvent les Monty Pythons dans leurs films (Sacré GraalLa vie de Brian)

    Entre ces deux postures extrêmes (effet vraisemblable /invraisemblable), on peut aussi jouer sur une certaine ambiguïté, faire osciller le spectateur entre la sidération et le doute. En tant qu’auteur cependant, vos intentions ne doivent pas être équivoques, même si les situations que vous créez pour vos personnages le sont.

    Attention : voir un protagoniste réussir une action extraordinaire contre tout espoir n’est pas un effet inattendu. En effet, on peut espérer contre toute attente, croire aux chances du héros en dépit de tous les signes qui annoncent son échec.

    L’inattendu, c’est autre chose : un événement qui déjoue autant l’espoir que la crainte, et surtout qui réoriente les attentes du spectateur dans une nouvelle direction. Voyons un exemple.

     

    Le cas de Léon (spoilers)

    A la fin de Léon (Luc Besson – 1994), Léon (Jean Reno) semble échapper aux policiers qui ont donné l’assaut chez lui. Il traverse déguisé leurs rangs, et se dirige vers l’extérieur. On le croit tiré d’affaire. Premier événement inattendu, son ennemi Stanfield (Gary Oldman) lui tire dans le dos. Il s’effondre et agonise. Deuxième événement inattendu, il ouvre la main, libérant une grenade dégoupillée qui explose et tue Stanfield en même temps que lui. Cet enchaînement fonctionne parfaitement, car un plan nous a précédemment averti que Léon emportait des grenades, et nous sommes prévenus depuis un moment que Stanfield est le genre d’homme à tuer sans sommation.

    Les effets dramatiques qui se succèdent sont les suivants :

    1- Lorsqu’on voit Léon marcher vers la sortie, on est heureux de le voir échapper au massacre, on espère qu’il va pouvoir retrouver Mathilda (Nathalie Portman).

    2- Lorsqu’il prend la balle et s’effondre, on est mortifié, dégoutté de penser qu’il échoue finalement, d’autant que Stanfield vient le narguer.

    3- Lorsqu’il lâche la grenade dégoupillée, on espère qu’il va réussir à tuer Stanfield avant de rendre l’âme, et que du coup sa mort ne sera pas vaine.

    4- La grenade explose, et nous éprouvons un mélange de tristesse (le héros est mort) et de contentement (il a réussi à tuer son ennemi, qui avait pourtant partie gagnée).

    5- Mathilda se retrouvant seule, reste à savoir ce qu’elle va devenir, attente qui sera en partie comblée dans la résolution du film.

    Cet exemple montre par ailleurs que le contexte, dans l’univers du récit (la diégèse) amène le spectateur à prendre parti pour des personnages que nous ne penserions pas à défendre dans la « vraie vie ». Ici, nous prenons fait et cause pour Léon, qui est un tueur professionnel !

     

    Les clés du système de valeur

    Gardez à l’esprit que la façon dont réagissent les personnages donne au spectateur des clés pour lire la valeur morale et la portée d’une scène. Tout univers fictionnel définit un système de valeur qui lui est spécifique, et c’est dans ce système de valeur que les effets dramatiques prennent sens. Les notions de bien et le mal, notamment, sont hautement dépendantes du contexte installé. DansLéon, notre tueur prend la défense d’un orpheline dont on a vu la famille se faire massacrer. Il gagne aussitôt notre sympathie, et dans le même temps, nous espérons que ce duo improbable va parvenir à évoluer, surmonter ses problèmes et vaincre ses ennemis.

     

    Enchaînement des effets

    L’état mental du spectateur évolue au fil des événements, des conflits, des surprises, des annonces et des paiements qui s’enchaînent sous ses yeux.

    Voir un personnage qui réussit sans cesse créera pour le spectateur l’attente d’un échec, de même qu’une suite de drames crée l’attente d’un événement positif.

    Il s’agit donc dans le déroulement du récit de travailler les passages d’un type d’émotion à un autre, non seulement entre les scènes, mais éventuellement à l’intérieur même de chaque scène pour faire varier l’émotion, ainsi que la manière dont elle est créée, en jouant par exemple sur des alternances :

    tension / détente ;
    calme / mouvement ;
    réussite / échec ;
    frustration / satisfaction ;
    silence / bruit / musique ;
    dialogue / gestes silencieux ;
    dans la foule / dans l’intimité ;
    lumière / pénombre ;
    attendu / inattendu ;
    action / contemplation ;
    comique / tragique…

    L’alternance et la progression sont deux principes importants d’une construction dramatique : alternance des effets localement, et progression de l’intrigue globalement.

     

    Continuité et rebondissements

    La progression ne doit pas être trop linéaire, sous peine d’être prévisible. Un scénario prévisible risque de devenir ennuyeux. Il faut régulièrement déjouer le prévisible (l’attendu) tout en l’utilisant (principe de l’annonce-paiement).

    En travaillant l’enchaînement des scènes, on doit rechercher un équilibre entre les émotions précédentes (attendues / inattendues, satisfaisantes/frustrantes), celles de la scène en cours, et celles qui restent à venir. Voyons un autre exemple.

     

    Encore La Guerre des étoiles

    Au début de Star Wars (Georges Lucas – 1977), un texte devenu célèbre nous donne les enjeux de l’histoire, les camps en présence et la situation initiale. On nous annonce Leia, une arme absolue et des plans volés. Nous attendons d’en savoir plus.

    Suivent des plans dans l’espace ou nous découvrons le petit vaisseau de Leia poursuivi par l’énorme croiseur impérial. Le déséquilibre flagrant des forces en présence annonce que les occupants du plus petit vaisseau vont passer un sale quart d’heure, et nous prenons malgré nous parti pour les faibles, en espérant qu’ils échapperont aux forts.

    Le petit vaisseau est ensuite arraisonné (évènement attendu), non sans un combat meurtrier.

    Nous vivons ce combat focalisés sur deux robots, R2D2 et C3PO, à qui Leia ordonne de fuir sur la planète Tatouine pour une mission secrète. Cette annonce nous fait espérer qu’ils s’échappent, et nous donne envie de connaître les plans de Leia. La réussite de la fuite des robots est un événement attendu qui nous procure de la satisfaction.

    La capture de Leia est un événement redouté mais attendu, qui crée frustration (nous aurions voulu qu’elle s’échappe), ressentiment envers les troupes impériales, colère envers l’amiral Tarkin et inquiétude pour Leia, qui tient tête courageusement. Sa façon de parler à Tarkin nous donne pourtant l’espoir qu’elle résiste à ses bourreaux. Entrée en scène de Darth Vador, qui devine aussitôt l’importance de la capsule par laquelle les droïdes se sont échappés. C’est inattendu, mais cela caractérise les pouvoirs de Vador et crée un suspens : les deux robots, qui ignorent que les troupes les recherchent, parviendront-ils à accomplir leur mission ?

    Sur Tatouine, les deux robots entrent en conflit et se séparent. C’est inattendu. Plus tard, R2D2 est capturé par des créatures inconnues. Capture attendue, d’abord inquiétante, mais grâce à laquelle les deux robots se retrouvent réunis, ce qui donne l’espoir qu’ils puissent s’entraider.

    Sur un plan plus global, ce chemin de croix des robots nous les rend sympathiques : plus ce qu’ils traversent est difficile, et plus nous leur souhaitons de réussir à surmonter les obstacles. Nous nous attachons à eux, et nous espérons qu’ils finiront par trouver de l’aide.

    Quand Georges Lucas fait entrer en scène Luke Skywalker, qui est son protagoniste, il nous est très facile de nous identifier à lui : coincé sur cette planète ou il ne peut réaliser aucun de ses rêves, nous sommes amenés à espérer qu’ils aide les robots, et que cela lui permette de conquérir sa propre liberté.

     

    Exercice 1 : établir pour le reste du film la façon dont les effets dramatiques sont préparés etexploités, pour quel type d’émotion, s’ils sont attendus ou inattendus, et la façon dont ils alternent.

     

    Exercice 2 : Procédez à une analyse du même type sur votre film ou bande dessinée préféré(e).

     

    Exercice 3 : Reprenez les quatre premières scènes d’un de vos scénarios, et analysez-les de la même manière, puis cherchez comment modifier l’enchainement des effets pour alterner attendu et inattendu, tension et détente
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