Le renouveau du cinéma jordanien
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Le renouveau du cinéma jordanien
Note festivalière sur le FFFA 2013 (Festival du Film Franco-Arabe) Institut Français de Jordanie, Amman, 13-22 Juin 2013 par Corinne Vuillaume & Alexandre Tylski
L’Institut Français de Jordanie (IFJ) à Amman vient de fêter en 2013 ses 50 ans. Pour présider le jury de son Festival du Film cette année et animer quelques conférences, l’Institut a fait l’honneur d’inviter la revue Cadrage. Mais c’est aussi, pour Cadrage, l’occasion de faire un point, in situ, avec les divers acteurs culturels du pays, sur la renaissance de l’audiovisuel en Jordanie, au cœur d’un Moyen-Orient bouillonnant.
Rencontre(s) avec l’Institut Français
de Jordanie (IFJ) Premier constat : si l’Institut Français de Jordanie (IFJ) valorise naturellement la culture française (et francophone) au cœur du Moyen-Orient, à travers notamment des cours de langue française, elle organise aussi quatre événements annuels : le « Festival de l’image » (un mois de rencontres et d’expositions photographiques), la « Semaine de la gastronomie », le « Festival du film franco-arabe » et le « Festival de musique sacrée ». Second constat, l’équipe de l’IFJ coordonnée par Charles-Henri Gros, Rachel Bizien et Alexia Detillesse, et soutenue par l’ambassade française (via son conseiller culturel Philippe Lane), a créé le rendez-vous annuel de cinéma le plus important de toute la Jordanie : le Festival du Film Franco-Arabe (FFFA), en partenariat notamment avec la Royal Film Commission (menée par Nada Doumani) et la municipalité du grand Amman (conseillée par Shima Tal). Cette manifestation de dix jours, valorise le travail de réalisatrices et de réalisateurs d’origines française, nord-africaine, syrienne, palestienne, iranienne et surtout jordanienne. Elle propose également au public : conférences, ateliers et concerts, et des films projetés simultanément dans plusieurs pays du Moyen-Orient, puis en France, dans la salle « Le Trianon » à Noisy-le sec – dont quelques-uns des représentants sont présents pendant le festival à Amman : Annie Thomas, Saïd Yahia-Chérif, Jean Thary, Pierre-Emmanuel Jacob et Fabien Leroy.
« Connaissance, réflexion, émotion ». Voilà les trois mots-clé que prononce à qui veut bien l’entendre l’inventif directeur de l’IFJ, Charles-Henri Gros, pour définir à la fois son ambition pour ce festival mais aussi celle d’un nouveau cinéma jordanien. Car en effet, la diversité et la créativité des jeunes artistes exerçant à Amman semblent aller de pair avec la société jordanienne, une nation qui « avance au pas d’un homme » comme le souligne Charles-Henri Gros. Les immigrations successives en Jordanie depuis plus de cent ans (Circassiens, Palestiniens, Iraquiens, Iraniens, Libanais, Syriens) ont fait du pays un réservoir de sensibilités, d’histoires et de (re)constructions permanentes. Et la situation politique relativement pacifique de la Jordanie, en comparaison avec ses voisins, et en dépit des nombreux syriens venus trouver refuge ici, constitue une sorte d’oasis cosmopolite. L’institut Français de Jordanie a ainsi su cultiver des rencontres multiples, inattendues et nourricières pour toute une région – autant d’entrelacs dont la France serait sage de s’inspirer.
Le cinéma jordanien
Certes, au fil des décennies, de nombreuses équipes internationales sont venues tourner des films en Jordanie, d’abord pour le compte de la Norvège, du Royaume-Uni, du Canada, des Etats-Unis, de l’Italie, de la Suède, de l’Australie, puis de la Palestine, de l’Allemagne, de la Belgique, de la France, de l’Inde, puis encore du Brésil, de la Russie et de la Chine. Et, certes, parmi les cinéastes ayant déjà tourné en Jordanie, certains sont assez célèbres : David Lean (Lawrence of Arabia), Steven Spielberg (Indiana Jones III), Blake Edwards (Son of the Pink Panther), Stephen Sommers (The Mummy Returns), Gus Van Sant (Gerry), Brian de Palma (Mission to Mars, etRedacted), Amos Gitaï (Free Zone), Michael Bay (Transformers II), Ridley Scott (Prometheus) et Kathryn Bigelow (Hurt Locker, et Zero Dark Thirty).
Même si l’étau religieux se resserre ces toutes dernières années en Jordanie, la capitale d’Amman reste ouverte et plus moderne que la plupart de ses voisins. Mais dans la société jordanienne des années 1960/70 les femmes portaient librement des mini-jupes ; les temps ont changé… Quel impact magnifique aurait aujourd’hui la plupart de ces vieux films jordaniens ! A quand les retrouvailles avec les scènes et images tournées à et sur cette époque ? Qui va se charger de retrouver toutes ces preuves enfouies ? Quels chercheurs ? Quel organismes ? A Amman, Baha Othman répond présent pour cette belle aventure archéologique. Entre deux séances pendant le festival, il nous montre aussi par ailleurs les salles de cinéma qui jadis serpentaient dans la « basse-ville », l’ancien centre-ville de la capitale. Il en reste certes quelques-unes encore en activité, mais elles sont peu à peu supplantées par les ventes de DVDs piratés disponibles pour presque rien dans les rues commerçantes. Une nouvelle ère Monarchie, la Jordanie dépend beaucoup de son roi, dont l’effigie trône quasiment partout dans le pays. Rien de neuf certes, excepté que le nouveau Roi, Abdallah II, est cinéphile et fan de science-fiction. Il aurait même rêvé, dit-on, de faire carrière au cinéma. Pour preuve, il est figurant dans Star Trek Voyager (photo ci-contre), une saga pour laquelle il entend créer un grand parc à thème à Aqaba. Il a aussi financé la première école de cinéma de Jordanie, la RSICA (Red Sea Institute of Cinematic Arts), une école publique, basée avant tout sur la pratique des films, mais qui hélas connaît aujourd’hui des difficultés de financement dans un contexte international fragile. Pendant le FFFA 2013, cette école a projeté ses films de fin d’étude dans la salle « Rainbow Theater » (dans le quartier animé des restaurants et boutiques d’Amman). Pour avoir vu certains de ces films et discuter avec quelques-uns des enseignants et étudiants, nous pouvons témoigner que cette école n’a rien à envier aux écoles de cinéma françaises. Les étudiants réalisent des films enracinés dans l’histoire, la société et l’actualité jordaniennes, loin du nombrilisme dépressif de la plupart de nos films étudiants en France. De plus en plus réputé aujourd’hui pour ses documentaires et ses courts-métrages, le cinéma jordanien est, depuis une petite poignée d’années, une des plus dynamiques cinématographies du monde arabe moyen-oriental, soit près d’une demi-douzaine de films jordaniens produits chaque année. Une expansion que l’ont peut attribuer aux nombreux problèmes rencontrés par les cinématographies voisines (en Iraq, au Liban et en Syrie), mais qui tient aussi au vrai désir, collectif, de faire des films et de tenter de reprendre le chemin d’une modernité parfois oubliée : parler du plaisir sexuel, moquer la religion, etc. C’est toute l’ambition du long-métrage d’ouverture du festival, Line of Sight réalisé par le jordanien Aseel Mansour et produit par la française Cindy le Templier. En couple, il ont monté à Amman la maison de production « Shashat » (www.shash.at) imaginant et réalisant des programmes pour la télévision et le cinéma. Entre mille et un projets, ils rêvent de monter un cinéma itinérant dans toute la Jordanie... Bien qu’une censure s’exerce sur les programmes audiovisuels publics (notamment sur la chasteté à l’écran), les salles de cinéma privées et les organismes étrangers ont le droit de diffuser tout type de films. Et les films finiront peut-être par avoir raison des censures, habituant le public aussi à d’autres types de programmes. Les longs-métrages projetés pendant le Festival (hors compétition) ont été à ce titre l’occasion pour le public jordanien de découvrir des points de vue multiples sur le monde arabe et la place des femmes, en particulier avec Le Sac de Farine (en présence de sa réalisatrice, Kadija Leclère) et Damas au péril du souvenir (en présence de sa réalisatrice, Marie Seurat).
La compétition officielle du FFFA 2013
Si la sélection de courts-métrages en compétition cette année semble inégal en qualité (dont l’inénarrable Isolation de Burhan Sa’deh), elle témoigne de la diversité et de la vitalité d’un renouveau audiovisuel jordanien. Les délibérations se sont portées essentiellement sur quatre films, pour lesquels nous voulions porter une attention officielle, en octroyant en plus des deux prix principaux, deux mentions spéciales. Quatre films, quatre formes d’ouverture cinématographique consciente de l’histoire jordanienne.
Le meilleur moment de la soirée de clôture du Festival ne sera pas le discours donné par Xavier Darcos (président des Instituts Français dans le monde et académicien) ni celui du président du jury, mais bien les paroles émues des jeunes lauréat(e)s montant sur scène, souvent pour la première fois de leur vie. En ces instants, nous avons le sentiment que c’est un peu de l’avenir de la Jordanie qui se lève et se projette, ce grand pays d’accueil, bordé par une mer morte et une autre rouge, un carrefour qui n’a jamais cessé de l’être. Une terre idéale pour le cinéma. A suivre. SITES WEB Années 2000 Années 1980/90 Années 1950/70 Photographies de Corinne Vuillaume & Alexandre Tylski, © tous droits réservés. |

Mais le patrimoine cinémato-graphique jordanien ne saurait se résumer aux films internationaux tournés de plus en plus souvent dans le pays (et pas seulement pour des raisons de « stabilité politique »), et encore moins au seul et mythiqueLawrence d’Arabie – bien que des pierres dans le désert de Wadi Rum attestent toujours, à ce jour, du passage du tournage de David Lean. En réalité, lorsqu’on évoque le passé du cinéma jordanien lui-même, Rachel Bizien et Alexia Detillesse (IFJ), mais aussi Baha Othman (enseignant à l’école de cinéma RSICA) et Sawsan Darwaza (fondatrice du Human Rights Film Festival à Amman), nous parlent de plusieurs films tournés dans les années 1950 par les Jordaniens eux-mêmes. Parmi ceux-là, Struggle in Jerash dans lequel on voit en particulier un couple se toucher et s’embrasser – une scène difficile, voire impossible, aujourd’hui dans l’audiovisuel public jordanien devenu pudibond. D’autres films, tournés à la même époque, sont par ailleurs tournés par des ouvriers jordaniens, et même si ces films-là n’ont apparemment pas bonne réputation pour leur qualité, ils n’en restent pas moins des trésors sociologiques à exhumer. Plusieurs initiatives sont menées actuellement pour préserver ces films – la Royal Film Commission a approché le CNC pour obtenir des aides, mais l’INA serait peut-être un organisme tout indiqué pour aider à faire resurgir les films jordaniens de leur tombeau.
Même si l’étau religieux se resserre ces toutes dernières années en Jordanie, la capitale d’Amman reste ouverte et plus moderne que la plupart de ses voisins. Mais dans la société jordanienne des années 1960/70 les femmes portaient librement des mini-jupes ; les temps ont changé… Quel impact magnifique aurait aujourd’hui la plupart de ces vieux films jordaniens ! A quand les retrouvailles avec les scènes et images tournées à et sur cette époque ? Qui va se charger de retrouver toutes ces preuves enfouies ? Quels chercheurs ? Quel organismes ? A Amman, Baha Othman répond présent pour cette belle aventure archéologique. Entre deux séances pendant le festival, il nous montre aussi par ailleurs les salles de cinéma qui jadis serpentaient dans la « basse-ville », l’ancien centre-ville de la capitale. Il en reste certes quelques-unes encore en activité, mais elles sont peu à peu supplantées par les ventes de DVDs piratés disponibles pour presque rien dans les rues commerçantes.
Dans cet esprit de découverte et d’émancipation, le FFFA 2013 tente d’ouvrir par ailleurs l’imaginaire du public jordanien (ils seront environ 3500 spectateurs pendant le festival), avec des workshops (notamment un atelier sonore pour le jeune public) et des concerts, dont une installation de graphistes travaillant « live » et en musique : le DJ Ibrahim Flash B, et les graphistes Mahmoud Al Rifai, Ali Khasahsneh, Mahmoud Jehad Hindawi and Hassan Manasrah, de l’agence « Rubicon » (
Président du Jury 2013 : Alexandre Tylski (Cadrage). Membres du Jury : Khaled al Ghwairi (acteur jordanien, notamment dans le film Line of Sight), Robert Keser (Enseignant à la Red Sea Institute of Cinematic Arts et critique aux revuesBright Lights Film Journal et Senses of cinema), Mahmoud ben Mahmoud (cinéaste tunisien et enseignant de cinéma à l'Université Libre de Bruxelles),Sawsan Darwaza (cinéaste jordanienne et fondatrice du Human Rights Film Festivalà Amman).
D’un commun accord, nous remettons les Falcon Awards : Prix du Jury de la meilleure fiction au film 3:30 (Hussein Ibraheem) pour sa maîtrise et sa modernité formelles et une mention spéciale du Jury à Banished Soul(Roozbeh Kafi) pour son atmosphère et son sens de l’expérimentation. Le Prix du Jury du meilleur documentaire revient au film The Eid Gift (Ameen Nayfeh) pour son actualité sur la frontière israélo-palestinienne, et une Mention spéciale du Jury « Documentaire » à Zinco(Serene Husni) pour la qualité de ses sons et de ses images. A noter que le Prix du Public « Fiction » sera donné au joli filmHorizon (Zain Duraie) et le Prix du Public « Documentaire » à Zinco (Serene Husni).