• L'interview de Abdelkader Djeriou, comédien et metteur en scène

    Abdelkader Djeriou, comédien et metteur en scène : «Il est de mon devoir de mettre à contribution mon expérience au service de l’institution théâtrale en Algérie»

    Sollicité par le conseiller de la ministre de la Culture pour interagir avec un atelier de réforme du théâtre d’Etat, Abdelkader Djeriou, comédien et metteur en scène, s’est retrouvé au coeur d’une polémique qui, selon lui, vise essentiellement à entretenir un climat de haine envers les artistes et activistes engagés au sein du hirak.

    Après avoir démenti, dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, sa nomination à un quelconque poste officiel, il revient dans cet entretien accordé à El Watan sur plusieurs sujets d’actualité : le phénomène des trolls, le théâtre d’Etat et sa nouvelle production Babor Ellouh qui traite de harga (immigration clandestine) et du racisme en Algérie.

    -Votre participation à un comité de réflexion du ministère de la Culture, créé en ce mois de juillet, a provoqué toute une polémique…

    Cette polémique a été malheureusement initiée par des journalistes qui n’ont pas pris le soin, encore une fois, de vérifier une information orientée et amplifiée sur les réseaux sociaux. Il y a trop de flou et d’amalgames dans le monde de la presse en Algérie. Les réseaux sociaux conditionnent désormais le travail journalistique. Cela commence à en faire trop et se révèle inquiétant. En réalité, j’ai été sollicité par le ministère de la Culture afin de participer à une réflexion sur le théâtre d’Etat. Encadrée par H’mida Ayachi et composé de plusieurs hommes de théâtre dont Ziani Chérif Ayad, Mohamed Yahiaoui, Ghaouti Azri et Omar Fetmouche, l’atelier de réflexion comprend plusieurs axes : le théâtre de ville, l’évaluation de la situation des théâtres d’Etat et les modes financement de l’acte théâtral. Il est question également d’approfondir la réflexion sur la production théâtrale, les circuits de production, la formation et le théâtre jeune public. Si j’ai accepté de prendre part, bénévolement, à cet effort collectif c’est parce que j’estime qu’il est de mon devoir de mettre à contribution ma propre expérience en tant qu’artiste, au service de l’institution théâtrale en Algérie.

    Quelle forme doit prendre, selon vous, cette réforme ?

    Nous souffrons d’un manque terrible d’espaces culturels. Le théâtre n’est pas en reste. Sauf que le théâtre, comparativement au cinéma, dispose de salles de spectacles fonctionnelles et d’équipes permanentes. Je pose la question suivante : La spécifié des différents genres de publics est-elle prise en considération, parce que au théâtre il y a des publics, pas un seul ?

    L’Algérie est un pays vaste avec de nombreuses sonorités, musiques, une façon d’aborder l’art différemment d’une région à une autre. Face à l’inadéquation de l’offre théâtrale par rapport aux besoins des différents publics, il est impératif de cerner les vrais problèmes qui se posent au 4e art et d’apporter un début de réponse. Le théâtre pour enfants et le théâtre pour jeune public sont, à titre d’exemple, marginalisés. Je peux l’affirmer car j’ai longuement travaillé sur cet aspect-là du théâtre dans ma thèse de doctorat sur les arts dramatiques. Une réforme du théâtre ne peut, à mon avis, se concevoir sans une approche globale qui associe tous les acteurs du secteur.

    -Quel rôle pour le théâtre d’Etat dans le cadre de cette réforme ?

    Le théâtre d’Etat à une mission d’intérêt général. On parle souvent de théâtre privé comme alternative et espace de créativité et de liberté, mais dans ces théâtres, ce n’est pas évident d’aborder des oeuvres majeures, de montrer Kateb Yacine ou Mohamed Dib…. C’est essentiellement le rôle des théâtres d’Etat même si, financièrement, ils ne sont pas rentables. Aucun théâtre public au monde n’est d’ailleurs rentable. Par contre, un théâtre privé avec une distribution à deux ou trois personnes a, aujourd’hui, la possibilité de générer des bénéficies et de susciter des vocations. L’initiative d’un opérateur privé à Oran de réaliser un petit théâtre est à saluer et ouvre la voie, incontestablement, à d’autres projets, dans d’autres villes. Je l’espère. Car nos cités ont énormément besoin de petites salles de théâtre, de salles de lectures, d’ateliers de peinture … Qu’on laisse l’initiative aux jeunes des cités, aux associations, aux artistes des coopératives artistiques en les accompagnant avec des plans d’action concrets. La culture et les arts doivent constituer une priorité pour les responsables algériens. Le soutien de l’Etat, sous une autre forme certes, est indispensable. Trouvez-vous normal que des jeunes de 30 ans n’aient jamais mis les pieds dans une salle de spectacle ? La criminalité, la harga, toutes les formes de violence et de mal-vie dans nos cités sont le résultat d’un assèchement du vivier culturel national. Comment construire des espaces urbains dotés de salles de spectacle, réaliser des projets culturels de proximité, rendre l’art accessible et agréable aux jeunes et moins jeunes… C’est autour de ces questions que doit porter la réflexion.

     

    -Depuis votre mésaventure avec la justice en décembre 2019, vous avez supprimé carrément votre compte Facebook. Pourquoi ?

    Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le moyen de communication le plus rapide et le plus utilisé. C’est particulièrement le cas chez les jeunes. Certaines pages en Algérie captent des milliers d’abonnées, bien plus que les journaux traditionnels, comme l’a souligné récemment le ministre de la Communication. Durant le hirak, les réseaux sociaux ont largement contribué à mobiliser, dans un extraordinaire élan, toutes les franges de la société en Algérie et d’outre-mer pour empêcher un 5e mandat et revendiquer un changement du système politique. Ces espaces d’échanges se sont malheureusement transformés, au bout de quelques mois, en vecteurs de haine, de violence, de rumeurs, de diffamation et d’intolérance. Des trolls, ou ce qu’on appelle communément les mouches électroniques, nourrissent ce climat de haine en toute impunité. Ces trolls ont été créés pour des missions bien précises. Et tout le monde sait qu’ils ont été financés pour s’attaquer à des personnalités publiques connus pour leur engagement politique ou en faveur du hirak. Le constat est qu’aujourd’hui la mission d’une bonne partie du doubab (mouches électroniques, ndlr) est terminée et ceux qui les ont créés n’exercent plus de contrôle sur elles. Cela comporte un gros risque. Celui de voir toute cette violence débordé du cadre du virtuel.

     

    -Vous interpellez les institutions de l’Etat sur ce que vous qualifiez de perversion des sens….

    Un adolescent qui consomme à longueur de journée des publications qui véhiculent la haire de l’autre finira par perdre tous ses repères. Je parle notamment des publications qui parlent, en toute impunité, au nom de l’armé et utilisent le sigle de l’ANP dans leurs publications. Si la communication d’une institution aussi importante que l’armé devient l’apanage de ces pages, cela pose un vrai problème. Un état fort doit préserver la société des dérapages auxquels nous assistons, afficher une volonté politique à appliquer la loi en toute circonstance. Je milite pour des institutions fortes et justes ; je suis sorti dans la rue pour cela. Le hirak n’avait pas pour objectif seulement d’empêcher un 5e mandat de Bouteflika, mais pour revendiquer la liberté, la dignité, la justice et un système de représentation réellement démocratique. Si on veut construire une nouvelle république, il faut d’abord commencer par appliquer les lois. Et afficher une volonté politique à tous les niveaux.

    -Qu’en est-il de votre nouvelle production Babor Ellouh ?

    Le tournage du feuilleton Babor Ellouh a été interrompu en mars en raison de la pandémie de la Covid-19. Il traite du phénomène de la harga, sujet d’une brûlante actualité. C’est l’histoire d’un jeune homme devenu passeur pour régler un problème financier. Marin de métier, il propose une harga sans risque. Mais les choses ne se passent pas comme prévu pour lui. L’une de ses traversées vers l’autre rive se termine par un naufrage. Dans Babor Ellouh, on traite également du phénomène du racisme en Algérie. Pour la musique du feuilleton, nous avons eu l’honneur d’avoir à nos cotés l’immense Safy Boutella. http://algerieartist.kazeo.com/ 

     

     

     

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