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    La Cité des enfants perdus (c) Jean-Paul Gaultier LE CREATEUR DE COSTUMES
    Les dix commandements
    Par Chloé CHAMBARET


    Le costume de cinéma n’est pas une mince affaire, car s’il n’ait de l’inspiration de son créateur, il doit également répondre à l’imagination du metteur en scène, à l’idée que l’acteur se fait du personnage qu’il interprète, et encore satisfaire les préjugés du public. Sans compter la nécessité de s’intégrer harmonieusement aux décors, en espérant que le traitement du négatif choisi par le directeur de la photographie ne dénature pas les couleurs...

    PREMIER COMMANDEMENT
     

      La Guerre des étoiles (c) D.R.
       

    Le costume est fonction du film et de son public. Tout être ayant un QI supérieur à 50, s’il a vu La Guerre des étoiles, aura remarqué que Princesse Léia est toujours vêtue d’une immaculée robe de mousseline blanche, légère et aérienne, alors que Darth Vador se cache derrière son armure rigide de plastique noir. Voilà une créatrice qui n’a pas hésité à enfiler ses gros sabots, allant jusqu’à nous expliquer qui sont les bons et qui sont les méchants ! Mais si le créateur de costume est un stylisticien qui pratique la métonymie du contenant pour le contenu, il peut aussi faire preuve de subtilité. Il peut dévoiler la nationalité, l’âge, la profession ou un trait de caractère du personnage, sans pour autant vous révéler toute sa psychologie. Il n’est pas systématiquement besoin d’en faire des tonnes : une cravate mal nouée nous en dit déjà assez long.


    DEUXIEME COMMANDEMENT
     

    Greta Garbo (c) D.R.  
       

    L’habit ne fait pas le moine si le moine ne veut pas de l’habit. Avant de convaincre le spectateur, le costume doit vaincre l’acteur. Or malheureusement, c’est souvent l’acteur qui doit venir à bout du costume (trop lourd, qui gratte, trop chaud, trop froid, etc). Pour que son interprétation ait des chances d’être bonne, et pour éviter que vous ne preniez la porte, mieux vaut que le costume lui aille, le mette en valeur (même s’il joue un SDF ça peut s’arranger)...et lui plaise ! Si les Greta Garbo ou Gloria Swanson avaient autrefois leur costumier attitré, ce n’était pas uniquement par caprice ! Un conseil : allez donc faire un tour dans la garde-robe perso des acteurs avant de donner libre cours à votre imagination.


    TROISIEME COMMANDEMENT
     

      2001 : L'Odyssée de l'espace (c) D.R.
       

    Ne pas lésiner sur la préparation (3 mois en moyenne). C’est la phrase la plus longue. Pour un film d’époque, une bonne connaissance de l’histoire de l’art est indispensable, et il faudra partir en quête de documents en tous genres. 
    La peinture et le dessin facilitent la tâche quand ils existent, mais vous serez parfois condamné à fouiller les textes et la musique pour débusquer quelques précieux indices. La tapisserie et le mobilier peuvent eux aussi vous éclairer sur le style de tissus (par exemple, le style rococo ou le style Louis XVI).
    Une documentation approfondie et vous éviterez les pires stéréotypes. Je m’explique : on voit toujours les romains habillés de toges, chaussés de sandales. Et en hiver ? Croyez-vous que les soldats de César, quand ils ont franchi les Alpes pour envahir la Gaule, se soient gelés les orteils ? Et la préhistoire ? Qu’est-ce qui prouve que nos ancêtres n’avaient qu’un bikini en peau de bête comme seul appareil ? Ce sont les créateurs de costumes à deux sous qui sont responsables de la désinformation historique du public.
    Il en est de même pour les films futuristes. Si le costume designer a une très grande liberté de création, on note rétrospectivement - quelques dizaines d’années plus tard - que ce qu’il avait imaginé alors ne correspond pas du tout à la réalité (cf Mad Max, 2001 odyssée de l’espace) !

     

     

     

     

     

     

     
    QUATRIEME COMMANDEMENT 

    La Cité des enfants perdus (c) D.R.  
       

    Ce n’est pas parce qu’il y a moins de recherches à faire que les costumes du film contemporain sont plus faciles à créer. Au contraire. Les modes se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, les costumes des années 70 sont plus à la page que ceux des années 80. Il faut donc au choix être vigilant ou avant-gardiste. C’est pourquoi on dessinera les costumes en fonction d’une tendance générale, en évitant toute stylisation excessive (sauf pour les films fantastiques comme "La cité des enfants perdus", dont les costumes ont été réalisés par Jean-Paul Gaultier). De toute façon, la tendance aujourd’hui est au naturel, au dépouillé. Faire du "sans style particulier", c’est bien là le challenge du créateur de costumes...


    CINQUIEME COMMANDEMENT

    Si tu as le budget, du travail de qualité tu feras. Tu iras chez les artisans faire tisser de l’étoffe à l’ancienne. Des tissus de laine et de soie tu tremperas dans des bains de couleurs, puis tu les effilocheras, et enfin tu les brûleras (un peu) pour les patiner. Les synthétiques tu banniras des films d’époque. Des croquis tu dessineras, et des maquettes en mousseline pour étudier les ombres tu réaliseras. Seulement alors le costume tu commenceras.


    SIXIEME COMMANDEMENT
     

      Cléopatre (c) D.R.
       

    Toujours s’attaquer aux figurants en premier, car leurs costumes nécessitent moins de travail. Seules la taille, la forme et la couleur importent pour que l’ensemble soit harmonieux. En effet, le détail d’un costume est directement proportionnel au métrage de pellicule sur lequel il apparaît, et de fait, les rôles principaux sont le plat de résistance du créateur. Ils demandent non seulement du temps, mais aussi une consultation avec la coiffeuse et la maquilleuse, puis l’accord du metteur en scène. Enfin, ils doivent être créés et réalisés sur mesure.
    Lors des essayages, on entre dans l’intimité physique des acteurs, on les examine sous toutes les coutures, on repère les défauts qu’il faudra masquer… avec diplomatie s’il vous plaît. Aux dires d’Irène Sharaff, Elisabeth Taylor "avait des proportions difficiles...pas de fesses mais de larges hanches... une grosse poitrine avec de petits bras...". Aussi il faut souvent rehausser un acteur face à un autre, le rendre plus costaud (grâce à des prothèses en caoutchouc) pour qu’il puisse allonger une droite au cascadeur, etc.



    SEPTIEME COMMANDEMENT

    Montrer son travail au décorateur avant que ce ne soit lui qui vous montre le sien. Imaginons que vous ayez créé pour la vedette une sublime robe de bal en taffetas bleu-roi. Imaginons que de son côté, le chef-déco ait fait tapisser la salle de bal en... bleu-roi ! A votre avis, qui va devoir tout recommencer ? Pour peu que vous soyez d’accord sur ce qu’est le bleu-roi ou le vert céladon (ce qui n’est déjà pas si évident), se partager l’arc-en-ciel en deux dès le départ permet de ne pas avoir à le faire par la suite...dans de bonnes conditions !
     

     

     

     

     

     

     

     
    HUITIEME COMMANDEMENT

    Le directeur de la photographie peut-être votre meilleur ami...ou votre pire ennemi. A l’époque du noir et blanc, on se donnait un mal fou pour déterminer quelles couleurs et quels tissus rendraient les meilleurs contrastes à l’écran. Et jusque récemment certaines couleurs ou impressions passaient encore très mal. Le créateur de costumes devait alors se soucier de savoir si le cameraman utiliserait de la pellicule panchromatique ou orthochromatique !
    Aujourd’hui, cela n’est plus un problème...mais le directeur de la photo a encore quelques moyens de vous faire suer. 
    S’il décide au dernier moment de faire un gros plan sur l’oreille de la comédienne, le pendant en toc que vous avez déniché au tout-à-dix-francs ne passera pas pour un diam’s. S’il tire son négatif en sépia, le voile de la mariée ne risque plus de ressembler à de la dentelle ancienne. S’il vous promet une lumière à la Jérôme Bosch et finit par vous donner du Picasso, ça va forcément jurer ! 
    En attendant, dormez-tranquilles, les essais filmés sont toujours de mise, car on ne sait jamais à l’avance comment les tissus vont réagir. 




    NEUVIEME COMMANDEMENT


    La Dolce vita (c) D.R.  
       

    Ne jamais laisser quelqu’un d’autre que le réalisateur commenter vos costumes. La raison pour laquelle Gabriella Pescucci refuse de faire des films contemporains, c’est qu’elle ne supporte pas les femmes de metteurs en scène, qui trouvent toujours à redire sur les costumes. D’ailleurs personne ne se prive de donner son avis. Alors que sur un film d’époque, à moins d’être historienne, la femme du réalisateur se la boucle, comme tout le monde. 
    En outre, et en règle générale, les réalisateurs ne s’intéressent pas plus que ça aux costumes. Mais parmi les meilleurs, certains sont des exceptions comme Orson Welles (qui dessinait lui-même quelques costumes), Hitchcock (qui adorait jouer l’habilleur pour ses vedettes...féminines) ou Fellini (pour qui le costume était un élément de décor, tout comme le maquillage).



    DIXIEME COMMANDEMENT

    Accepter les neuf autres. Le métier de costumier n’était pas représenté lors des premières cérémonies des César’. Il ne bénéficie toujours pas d’une carte professionnelle au CNC, de sorte que n’importe qui peut s’improviser créateur de costume. Mais si le métier n’offre pas que des joies, il permet d’assouvir la passion de l’art et du vêtement.

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    (c) Thibault Degenne LA SCRIPT GIRL
    Par Chloé CHAMBARET
    Photos de Thibault DEGENNE


    Sil ne devait rester sur le plateau qu’une seule personne avec le metteur en scène, ce serait elle...

    La scripte est née à l’ère hollywoodienne, sur les plateaux des " major " productions américaines. Elle était alors la secrétaire des plus grands metteurs en scène, qui la faisaient venir sur le plateau pour lui dicter le courrier, et lui permettre de rendre compte du tournage aux monteurs. Mais c’est avec l’avènement du cinéma parlant quelle s’est épanouie et quelle est rapidement devenue indispensable. Alors secrétaire de production (c’est elle qui avait dactylographié le scénario, la continuité et le découpage), elle était chargée de prendre en sténo les changements de dialogue et de noter les éléments de raccord. Aujourd’hui, être scripte est une profession à part entière, synonyme de responsabilité et de disponibilité.

      Script girl (c) Thibault Degenne
       

    Cela suppose d’abord des qualités physiques : un bons sens de l’équilibre (car il faut parfois se percher dans des endroits insolites), pouvoir écrire en voiture, en bateau, en avion, ne pas être dyslexique, ni daltonienne, ni hypoglicémique, ni végétarienne...Si vous souffrez de cystites à répétitions, pensez à chercher un métier plus adapté ! Parce que les conditions de travail sont souvent rudes et précaires, Sylvette Baudrot vous conseille de privilégier le confort sur l’élégance, en décrivant ainsi la valise d’une bonne scripte : un ciré, des bottes en caoutchouc, de grosses chaussettes, un bonnet de laine, et l’accessoire indispensable, le " pliant " qui vous permettra l’espace de quelques secondes de vous asseoir n’importe où.

    Quant aux qualités psychologiques requises, ce sont les mêmes que pour les autres coéquipiers avec lesquels la scripte passe ses journées...et parfois ses nuits. Car si tous ont besoin d’elle, " elle a besoin de tous " La scripte est donc priée de laisser ses états d’âme au vestiaire. La connaissance de l’anglais ne lui nuira aucunement. Plus spécifiques au métier de scripte, sont recommandées une véritable aptitude au calcul mental (combien de secondes dans 1h 27?), une rapidité de pensée et d’exécution (qui ne laissent pas de temps à l’hésitation), une bonne dose de clarté, de concentration, et pourquoi pas d’anticipation.

    Script girl (c) Thibault Degenne  
       

    On l’appelle aussi " la mémoire ambulante du film ", " la roue de secours ", " le pense-bête du metteur en scène ", " le fil dAriane ", " le nœud de l’équipe ", " la plaque d’aiguillage ", " le bureau des renseignements ", " l’oreille attentive du metteur en scène ", " son image rétinienne ", " sa mauvaise conscience ", " sa sage-femme ". Cette liste ne prétend pas être exhaustive mais seulement esquisser limage du soutien organisé que la scripte s’efforce d’apporter à la réalisation de l’œuvre cinématographique. Concrètement, voyons à présent comment la scripte s’est vue qualifiée de ces épithètes élogieux.

     


     

     

     

     

     

     

     

     

    Vis à vis de la production, la scripte joue le rôle d’une comptable qui tient à jour le nombre de plans tournés, le nombre de bandes utilisées, sans oublier la présence des comédiens et le minutage : il serait fâcheux pour elle qu’un film prévu pour une durée de 90 minutes en compte déjà 70 alors qu’on n’en est même pas à la moitié du scénario ! De même, la production verrait d'un mauvais œil d’avoir à faire revenir Depardieu pour un plan raccord, surtout sil s’agit d'un spot publicitaire pour des pâtes, où son cachet avoisine " plusieurs " millions de francs, tarif journalier j’entends.

      Script girl (c) Thibault Degenne
       

    Vis à vis de la réalisation, son travail se fait surtout en préparation. Tous les ordres que lui intime à ce moment le réalisateur seront à exécuter au fur et à mesure du tournage, car celui-ci aura bien d’autres chats à fouetter sur le plateau et doit donc -théoriquement- être libéré de toute contrainte technique, pour se concentrer sur l’aspect artistique de la chose. Ce qui n’empêche que c’est à la scripte qu'incombe la douce tâche de prévenir les débordements imaginatifs d'un metteur en scène fantaisiste, à qui le souci de réalisme peut parfois échapper.

    En effet, la crédibilité d'un film se décline en une multitude de paramètres qu’il faut contrôler à chaque instant. Pour que la mayonnaise prenne, tous les ingrédients doivent fusionner harmonieusement. Et si Peter O'Toole avait gardé sa montre Cartier dans un seul plan de Lawrence d'Arabie, si la barbe du père Noël avait pris dix centimètres en une seule nuit...la magie du cinéma en fût rompue. Sylvette Baudrot raconte : " dans La main au collet, d’Alfred Hitchcock, l’équipe s’était installée devant l’hôtel Carlton, avec un mouvement compliqué de travelling, une batterie d’énormes projecteurs pour l’arrivée de la voiture de Cary Grant, qui déposait Grace Kelly en ravissante robe rose. Le soleil et les arcs à contre-jour étant très puissants, notre vedette portait des lunettes noires pendant les nombreuses répétitions. Les premières prises ont été filmées avec les lunettes, et sans que cela choque personne. Heureusement, Grace Kelly elle-même finit par sen apercevoir. Mais les deux scriptes " auraient sûrement préféré être à cent pieds sous terre " !

    La soif du mal (c) D.R.  
       

    En revanche, certains maîtres du grand écran ont exigé de faux raccords. Dans La soif du mal,Orson Welles a employé dans la même séquence trois ponts différents servant au même décor sans que cela gêne personne " se souvient Sylvette.

    Vis à vis des comédiens, la scripte doit vérifier les raccords qui les concernent, c’est à dire les raccords vestimentaires bien sûr, mais également les raccords de mouvement, de regards, de jeu. D'où la nécessité de faire plusieurs lectures du scénario, en fixant à chaque fois son attention sur ce qui peut sembler n’être qu’un détail. " Ainsi, nous confie Super Sylvette dans Pirates, j’ai relu le scénario en ne suivant que le tricorne de Red, et je notais : " sur tête, blanc de sel, plume arrachée, tombé, mordu, sec, à la main, etc ". Ensuite je lai relu en ne m’occupant que de sa jambe de bois, et je spécifiais dans la marge : " vieille, séchée, mouillée, tailladée, neuve, un peu moins neuve, etc ".

    Le nec plus ultra, en matière de casse-tête chinois pour script-girl, c’est une scène où vingt personnes dînent et conversent autour d’une grande table ovale. Il ne lui reste plus alors qu’à sortir une règle et un crayon, en espérant bien connaître sa géométrie spatiale. Car il n’est pas question qu’un convive s’adresse à son voisin de droite en regardant sur sa gauche !
     

     

    es raccords de jeu sont encore une occasion pour la scripte détaler au grand jour sa merveilleuse culture générale. En effet, elle est probablement la seule sur un plateau à savoir qu'on ne regarde pas à travers ses lunettes avec les mêmes tics selon qu'on est astigmate, myope, presbyte ou hypermétrope. Elle est une pinailleuse professionnelle, un as du détail, et je défie qui que ce soit daller au cinéma avec elle...c’est un calvaire. La déformation professionnelle est inévitable chez la scripte. Elle ne peut empêcher ses deux yeux de fouiner partout, à l’affût de la moindre terreur...forcément impardonnable. Mais on n’accuse pas sans preuve : à la suite d'un déplacement en province, l’équipe d'un court-métrage regagnait la capitale en train. Pendant tout le trajet, alors que les travailleurs exténués s’affalaient sur les banquettes, il ne se passa pas une seconde sans que la scripte ne mit ce temps à profit pour rédiger ses rapports. A l’arrivée en gare, elle se leva pourtant devant les autres et leur dressa une liste complète et détaillée des manteauxbagages, et accessoires avec lesquels ils étaient montés à bord ! Par respect pour la profession, la petite histoire ne retiendra pas que la scripte, trop assidue, en oublia les siens propres !

    Vis à vis du monteur, la scripte se doit de fournir des rapports très précis, prenant en compte les défauts et les qualités de chaque prise. Parés tout le mal quelle s’était donnée sur le tournage pour éviter les faux raccords, il serait effectivement mal venu que le monteur choisisse parmi d’autres la seule prise qui " cloche ", script-ologiquement parlant. Imaginez la tête de Sylvette Baudrot si le monteur de " Monseigneur " (de Roger Richebé) avait monté la prise dans laquelle l’actrice principale ne porte qu’une boucle d’oreille ! (" j’ai toujours des problèmes avec les actrices à qui les boucles d’oreille font mal " admet-elle encore aujourd’hui).

    La main au collet (c) D.R.  
       

    La scripte participe ainsi à toutes les étapes de fabrication d'un film. Elle est présente pendant la préparation, débordée sur le tournage, encore active en post-production. " J’ajouterai que les carrières du cinéma sont plus que des métiers : ce sont des sacerdoces ". Ce qui n’empêche pas Sylvette Baudrot, 47 ans de carrière, de conclure en ces termes : " arriver le matin sur un plateau, voir les techniciens et les comédiens travailler, travailler avec eux, c’est un plaisir merveilleux. Toujours. " Et travailler avec Sylvette, c’est tout aussi merveilleux, vous diront ceux qui ont eu ce plaisir (Jacques Tati, Alain Resnais, Louis Malle, Costa Gavras, Roman Polanski, Luc Besson, etc.) !

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    (c) Thilbault Degenne LE REGISSEUR
    Une journée dans
    la vie d'un régisseur
    Par Chloé CHAMBARET
    Photos de Thibault DEGENNE


    Le régisseur général, collaborateur direct du directeur de production, s'occupe de la réalisation administrative du plan de travail, se charge des autorisations de tournage, gère le transport, le gîte et le couvert de l'équipe, loue le matériel et s'approvisionne en pellicules, les envoie au laboratoire, etc. Voici ce que pourrait être la journée type, quoiqu'un peu moins catastrophique, du régisseur.

    01 : 45 - Coup de fil du premier assistant, qui ne se rappelle plus sil vous avait prévenu ou pas du dernier changement de plan de travail. Oui, oui, ça fait trois semaines qu’il vous en parle.

    02 : 00 - Vous vous rendormez aprés avoir consulté une ultime fois Météo-France.

    04 : 13 - Le réveil sonne. Vous essayez de savoir si en ne prenant pas de café et en sautant la douche vous pourriez vous rendormir cinq minutes et être quand même à 5:15 sur le décor...à quelques 49 km de chez vous (limite avant l’hébergement extra-muros de l’équipe). Vous reportez la douche au lendemain. De toute façon, c’est sans conséquence, personne ne dort jamais avec un régisseur.

      (c) Thilbault Degenne
       

    04 : 28 - En vous levant, vous marchez sur la queue du chat, qui vous fait savoir sa douleur en vous ouvrant le talon avec ses griffes et ses crocs. Vous titubez jusque dans la cuisine en remerciant le ciel d’avoir une cafetièreprogrammable. Vous ne trouvez pas le sucre. Vous vous ébouillantez en renversant le café sur votre pied blessé.

    04 : 28 - Vous claquez la porte et établissez un nouveau record du boom en regagnant votre véhicule (100 m si vous n’habitez pas Paris !)

    04 : 51 - Vous arrivez sur l’autoroute, vous appuyez à fond sur l’accélérateur, quand vous réalisez que la voiture que vous suivez à 195 km/h est celle des gendarmes.

    04 : 52 - Les gendarmes vous signent une amende, vous leur signez un autographe.

    05 : 32 - Vous arrivez sur le décor avec ¼ d’heure de retard. Votre adjoint est là avec les " ventouses ". Grande discussion. Deux véhicules dont un camion sont stationnés sur l’emplacement que vous aviez réservé pour le groupe électrogène et le camion caméra. La déco est mal garée et les calèches prévues pour le lendemain bloquent la circulation. Le transporteur n'a rien voulu savoir, il est reparti. Le pire, c’est que les chevaux sont entrés dans une propriété privée dont ils ne veulent plus sortir.

    05 : 33 - Vous installez la table régie (buffet permanent).

    05 : 37 - Il n'y a plus rien sur la table régie.

    05 : 44 - Arrivée des coiffeurs-maquilleurs. Ils se plaignent qu'il n'y a pas de café.

    05 : 59 - Arrivée de la première comédienne. Elle refuse de se faire maquiller : sa caravane est trop loin du décor et sa maquilleuse a l'air de mauvaise humeur.

    06 : 00 - Vous parlementez avec la déco pour qu'ils déménagent leur camion. Vos adjoints courent toujours après les chevaux.
     

     

     

     
    (c) Thilbault Degenne  
       
    06 : 09 - Vous parvenez à faire bouger la fourgonnette qui occupait l'emplacement prévu pour le camion caméra.

    06 : 10 - Alerté par le propriétaire du véhicule en question, la police arrive L'autorisation de tourner que vous présentez à l'officier stipule que vous ne disposez pas de cette rue avant 7 : 00 du matin. Il vous faut tout remballer.

    06 : 25 - La discussion a été rude mais grâce à la promesse d'une photo dédicacée de l'actrice principale et un petit rôle de figuration, tout s'arrange. De plus, vous obtenez qu'un voiture-fourriére enlève la voiture du mauvais récalcitrant.

    06 : 30 - L'actrice principale n'est toujours pas au maquillage. Elle veut maintenant du thé au citron avec des biscottes au miel.

    06 : 45 - La deuxième actrice arrive. Le second assistant vient vous trouver : elle veut une camomille avec des œufs brouillés. Sa caravane est trop loin du décor.

    07 : 00 - Le convoi est là : électros, machinos, groupe électrogène... Ils sont furieux, votre adjoint s'est trompé de sens en faisant le plan (pour aller sur le lieu de tournage) : une flèche à gauche au lieu d'une flèche à droite et voilà ! Ils vous courent après. Vous courez après votre adjoint. Votre adjoint courent après les chevaux.

    07 : 05 - Le metteur en scène arrive. Décide de changer le programme. Veut savoir où est le régisseur, parce qu'il aurait du anticiper le changement. Ah oui ? Et qu'est-ce qu'on tourne à la place ? La scène prévue demain avec la calèche et les chevaux.

    07 : 00 - Votre adjoint au talky. Il vous annonce très fièrement et avec emphase que le transporteur est finalement venu reprendre attelages et bestioles.

    07 : 09 - La table régie est vide à nouveau et le metteur en scène veut son petit-déjeuner.

    07 : 10 - Le propriétaire de la maison / du décor se plaint que le régisseur ne lui a jamais dit qu'on allait faire exploser sa porte d'entrée. Vous admettez ne pas être au courant vous-même.

    07 : 15 - Le responsable des effets spéciaux demande pourquoi le régisseur ne lui a pas dit qu'un permis était nécessaire pour faire exploser la porte. Comment ça vous n'étiez pas au courant ?

    07 : 18 - La déco jure ses grands dieux qu'elle vous a écrit un mémo.

    07 : 20 - Le premier assistant affirme vous en avoir parlé quand il vous a appelé à 1 : 45 ce matin.

    07 : 25 - Un sapeur pompier débarque. Examine l'installation électrique.

    07 : 30 - Le deuxième assistant mise en scène veut savoir où est le téléphone. Vous lui dites qu'il peut utiliser celui de la maison, mais que selon le contrat, personne d'autre ne doit s'en servir.

    07 : 35 - Le pompier veut voir le permis... et son défraiement-essence. Vous lui expliquez à propos du permis, et qu'il n'a pas droit au défraiement-essence. Il vous explique à propos du permis, et il a droit au défraiement-essence. Plus de problème de permis.

    07 : 40 - La scripte veut téléphoner. Elle doit absolument appeler son agent en bourse. Vous lui expliquez qu'il y a une cabine 50 mètres parés le coin de la rue à gauche. Elle vous insulte pour ne pas avoir choisi un décor avec téléphone.

    07 : 45 - La fourrière, supposée vous débarrasser de la voiture du récalcitrant, enlève le camion caméra. Où sont vos adjoints ?

    07 : 47 - Le deuxième assistant réalisateur laisse la scripte se servir du téléphone de la maison, ainsi qu'un figurant, miraculeusement arrivé dans la même voiture que le second, et qui a déjà obtenu un défraiement costume, alors que la caméra est encore dans le camion (qu'on enlève).

     


     

     

     

     

     
     
    (c) Thilbault Degenne  
       
    07 : 55 - Le directeur de production arrive et veut savoir pourquoi vous avez dépensé 927 FF pour le déjeuner de la veille. Il ne signera pas cette note de frais. "Mais le réalisateur voulez déjeuner là". Il s'en fout, ce n'est pas son problème.

    08 : 00 - Le propriétaire demande pourquoi tout le monde se sert de son téléphone.

    08 : 13 - Un employé de l'EDF-GDF vient réparer une fuite chez le voisin. Sort son marteau-piqueur. Le 1er assistant vous prie de bien vouloir faire cesser ce vacarme.

    08 : 38 - Les costumes ont oublié la paire de chaussures pour un acteur. Débrouillez-vous, on tourne dans 20 minutes.

    09 : 15 - La femme du propriétaire essaye de sortir sa voiture du garage. Il faut changer la table régie (vide) de place.

    10 : 16 - Le second veut savoir où on va déjeuner si il pleut. Il fait 35 degrés, ciel dégagé, c'est le plus beau jour dans l'histoire de l'humanité, mais il veut quand même que vous soyez prêt, au cas où...

    12 : 30 - Pose déjeuner. Le régisseur en profite pour annuler le second décor et obtenir un permit pour une scène de cascades. Vous partez au bureau.

    14 : 06 - A peine en avez-vous franchi la porte que l'on vous demande au téléphone. C'est la mairie. Vous avez réveillé tout le monde ce matin. Speech sur combien le maire soutien l'industrie cinématographique (partout mais pas dans son quartier). Il va falloir songer à indemniser tout le monde, et en particulier les commerçants (c'est toujours les mêmes !).

    14 : 17 - Coup de fil de maître Untel, l'avocat des propriétaires du décor : qui va payer la réparation de la porte d'entrée ?

    14 : 55 - Le producteur veut que vous lui fassiez de la monnaie, ils sont en pleine partie de poker menteur à côté.

    15 : 05 - Vous appelez le directeur de production, concernant les frais de réparation d'un décor. Il n'accepte pas de vous faire un chèque. 760 FF pour poncer, re-vernir, nettoyer et cirer 250 mètres carrés de parquet, c'est de l'arnaque !

    15 : 23 - La secrétaire de production veut le plan pour demain. Pas fini. Il y a une urgence sur le plateau. Quoi? Je sais pas mais ils veulent te voir...tout de suite.

    15 : 46 - Vous arrivez sur le plateau. Quelle est l'urgence? Personne ne sait.

    16 : 02 - La femme du propriétaire revient avec sa voiture de luxe. Il faut encore bouger la table régie (vide).

    16 : 03 - Votre adjoint se rappelle enfin quelle était l'urgence : un figurant s'est étranglé avec un sandwich qu'il avait apporté. Et les autres figurants croyant que la régie distribuait des sandwichs ont déserté le plateau.

    16 : 04 - Le premier assistant vous insulte, ce n'est pas l'heure du casse-croûte.

    16 : 05 - Les techniciens et les ouvriers réclament un sandwich. Sauf l'actrice principale : elle veut un croissant aux amandes et un thé au jasmin.

     

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      (c) Thilbault Degenne
       

    16 : 13 - Vous parvenez à calmer les esprits. On va pouvoir reprendre le tournage. Le metteur en scène demande le silence. Votre Portable sonne. Il vaut mieux rentrer dard dard au bureau si on veut éviter le lynchage.

    16 : 47 - Le comptable veut savoir exactement à combien de km se trouvent les décors des 3 prochaines semaines. La moitié de votre budget sur ce film va passer dans du défraiement-essence ! Vous n'auriez pas pu choisir des décors plus prés ?

    16 : 58 - La nouvelle version du scénario atterrit sur votre bureau. Au programme, une course-poursuite en rollerblades sur les Champs-Elysées aux heures de pointes. OK pour moi.

    17 : 56 - Un agent de la compagnie d'assurance au téléphone. Souhaiterait que vous lui fassiez parvenir un rapport sur l'accident du figurant.

    17 : 59 - Le directeur de prod vous signe en grognant un chèque de 500 FF pour la remise en état du parquet. Vous trouve un peu fatigué. Le fait d'avoir trop de chose à faire est mentionné. Le directeur de prod vous suggère de mieux utiliser votre temps.

    18 : 51 - Vous complétez les rapports d'assurance. Coup de fil d'un autre régisseur. Connaissez-vous une salle d'audience où il pourrait filmer? Pourquoi pas le palais de justice? Très bonne idée, merci.

    19 : 48 - Liste des choses à faire demain. Ressemble beaucoup à celle d'aujourd'hui. Vérifiez que pellicules et bandes son sont bien au labo. Vous rangez, et essayez de partir.

    20 : 48 - Vous partez. Vous rentrez chez vous.

    22 : 13 - Vous vous couchez en vous disant que c'est le dernier film que vous faites en tant que régisseur. Dés lundi vous irez au CNC cherchez votre carte de directeur de production.

    01 : 45 - Coup de fil du premier assistant réalisateur. Ne se souvient plus s'il vous avait communiqué les derniers changements du plan de travail. Au secourssssssssss !

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    (c) Thibaut Degenne PREMIER ASSISTANT
    Le diapason du cinéma

     
    Par Chloé CHAMBARET
    Photos de Thibaut DEGENNE


    Selon la convention collective des techniciens de la production cinématographique, datant de 1950, le premier assistant "seconde le réalisateur dans la préparation et la réalisation artistique du film" ! Qualifications tout aussi floues qu’obsolètes !



      (c) Thibaut Degenne
       

    Ce n’est qu’en 1994 qu’Eric Bartonio et Michel Cheyko élaborent une définition approfondie et actualisée de leurs fonctions. Est-ce possible que les métiers du cinéma soient si mal connus des cinéphiles, délaissés des écrivains, ignorés par les éditeurs spécialisés ? A vous de juger si nos techniciens, ces ouvriers du grand écran, ne méritent pas tout autant d’être applaudis que les étoiles d’un soir qui se trémoussent sur les tapis rouges ? Si vous n’êtes pas diplomate ni un pro de l’organisation, encore moins un as de la prévoyance, aux nerfs d’acier et doué d’une mémoire visuelle égale à celle de votre magnétoscope, le métier de premier assistant peut nuire gravement à votre santé. Toutefois, à condition d’un sens inné de la débrouillardise et d’un moral bloqué sur "beau fixe", le jeu en vaut la chandelle.

    Avant de se lancer pieds et poings liés, le producteur fait appel au premier assistant pour une pré-analyse du scénario, qui détermine le nombre de cachets, de décors, et le temps du tournage, nécessaires à la réalisation du film en question. C’est la base du devis que chiffrera la production. Le travail du "premier" s’opère ensuite en deux phases très distinctes : la préparation et le tournage.
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    En préparation, on effectue un travail de laboratoire, de minuterie, et tout cela dans le même bureau, celui du premier assistant. Le gros du labeur s’appelle le plan de travail. Il s’agit de construire un calendrier de tournage qui tienne compte de la disponibilité des comédiens, des volumes de figuration requis pour chaque scène, aussi bien que des décors, naturels ou studio, intérieurs ou extérieurs, de jour ou de nuit, etc... Pas évident de prévoir par exemple, une scène de montagne (ski) avec Depardieu sachant que cet acteur n’est libre qu’en juillet ! Impossible de proposer une nuit suivie d’une journée (et on dort quand ?) ! Surtout filmer d’abord les scènes où Sigourney Weaver a les cheveux longs, PUIS celles où elle a le crâne rasé ! Avis aux amateurs de rubik’s cubes et autres casse-têtes chinois, le plan de travail, c’est votre dada !

    Bien entendu, vous éviterez soigneusement de commencer par le début et de terminer par la fin; au début on ne se connaît pas encore assez bien pour évoluer en parfaite symbiose, et à la fin, on n’en peut plus de se voir (pensez aux très émouvantes scènes d’amour de "lunes de fiel" de Roman Polanski.)

    Notez également l’importance de vos responsabilités, car votre plan de travail influe directement sur la location de matériel et du studio, sur la mise en chantier des décors, l’achat de matières premières, la taille de l’équipe technique, etc. Il servira de bible dans chaque département (costumes, décors, régie...).
    Mais surtout, n’oubliez pas qu’au bout de quinze jours, quand vous aurez enfin accouché de ce petit trésor - et perdu 5 kilos -, Depardieu ne sera plus libre en juillet mais en octobre (et finalement on tourne à la mer !), Sigourney aura opté pour la solution perruque et le metteur en scène réécrit son scénario trois fois.

     


     

     

     

     

     

     

     

     
      (c) Thibaut Degenne
       

    Vous vous dîtes : "pour le premier, la prépa, c’est la galère". Et pourtant, je ne vous ai pas encore parlé du rôle du "premier" dans le casting (figurants, silhouettes, talents), et dans les repérages (que vous gérez).
    Sans compter que parallèlement, il faut mettre sur pieds un calendrier de la préparation en fonction de chaque département (ex : essayage perruque tel jour, visite des décors...).

    Dans le même temps, vous exécutez un dépouillement afin de prévoir par séquence tous les éléments de jeux (un chien, une voiture, des clous pour accrocher un tableau, des gens pour bloquer la circulation, etc) que vous devrez communiquer à qui de droit (le chien à l’animalier, les clous à la déco, etc.). Et finalement, après 4 ou 5 semaines et pendant 3 ou 4 jours, vous vous verrez l’heureux animateur de la lecture générale du scénario : tout responsable de département y est convié, et ne pourra s’en échapper avant que tout problème d’interprétation ait été réglé.

    Admettons que le scénario dise : "ext / nuit : Julien se fait agresser par une bande de voyous". Le chef-opérateur propose que la rue soit mouillée pour pouvoir filmer à travers les flaques d’eaux. Mais la costumière ne veut pas que ses costumes soient salis et le directeur de production refuse d’investir pour les doubler. De la conceptualisation à l’image, vous n’avez qu’un seul mot d’ordre : "unisson". 

    Tout est enfin prêt et vous êtes même parvenus à vous ménager une semaine de tranquillité pour fignoler quelques derniers détails. Félicitations.
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    Le premier jour de tournage - comme tous les autres d’ailleurs, vous arrivez sur le plateau parmi les premiers. Votre but : respecter le plan de travail, ce trésor que vous connaissez plus que par coeur ! (Ainsi un machino vous arrête : "au fait quand c’est qu’on tourne la scène en dirigeable ?" Vous : "la scène 822, c’est prévu le jeudi 27 mars au matin."). Vous allez donc réveiller d’un coup de poing amical les quelques endormis qui n’ont pas l’air de savoir combien ça coûte, une heure sup dans le cinéma. Une fois tous les matelots à leur poste, vous pouvez faire venir le commandant et ses interprètes pour une mise en place. C’est simple, non ?

    Malgré votre prévoyance, Joan Collins n’est pas là. Comme tout bon flic, car c’est bien ce que vous êtes, vous faites votre enquête pour déterminer si la faute incombe au perruquier (qui a perdu son tube de superglu), aux habilleuses (qui ont interverti les costumes de Joan et ceux de Roseanne Barr), ou à l’actrice elle-même qui a passé une heure au téléphone avec Marlon Brando). Vous réprimandez le coupable, et comme au fond de vous sommeille un être humain, vous affirmez aux producteurs : "Joan a fait une allergie au poisson hier soir, la maquilleuse a dû se donner beaucoup de mal."

    Vous abandonnez alors votre metteur en scène et ses comédiens à leurs répétitions pour vous consacrer quelques instants à la feuille de service du lendemain (horaires de convocation, transports, éléments de jeu...). Celle-ci sera plus tard distribuée à tous par les bons soins de votre adjoint. 
     

      (c) Thibaut Degenne
       

    Il est maintenant l’heure de vous entraîner à la mise en scène sur quelques malheureux figurants qui n’en demandaient pas tant. On ne les verra peut-être même pas à l’écran. Mais votre oeil déguisé, qui les parcoure inexorablement, est à l’affût de toute dissonance; et pourtant, le viking qui a gardé sa swatch ne se sent pas concerné le moins du monde ! En général, les cascadeurs, plus avertis, vous éviteront ce type de non sens : il vous suffit de bien orchestrer le tout, et vous obtiendrez un réalisateur comblé.

     

     

     

     

     

     

     
    Ainsi, quand tout va bien dans le meilleur des mondes, vous ne regrettez pas de vous être accroché pendant dix ans pour en arriver là où vous en êtes. Seulement, vous n’êtes pas à l’abri d’aléas "x" ou "y" (voire "z").

    Pour aujourd’hui, le 3 août, vous aviez prévu (rappelez-vous, c’était il y a trois mois) les scènes dites "fête à neu-neu". 500 figurants vous attendent à l’entrée du parc d’attractions, SOUS LA PLUIE ! Les habilleuses rient jaune, le directeur de production vous maudit.

    Respectueusement, vous interrogez pour la dixième fois le répondeur de Météo France...


    Sergio Leone (c) D.R.  
       

    Gracieusement, vous consultez le plan de travail... Noblement, vous proposez une solution adaptée... Humblement, vous invitez le chef déco à ranger ses petits canards en plastique...et sommez tout le monde de rentrer au studio illico !

    Et alors là ! Le premier assistant, les désœuvrés ne lui disent pas merci. Et puis quoi encore ? Vous voulez bien re-re-modifier votre plan de travail, mais il est hors de question de perdre une journée de tournage. Après tout, ils peuvent se plaindre, mais qui se fera étriper par les financiers si le retard n’est pas rattrapé ?

    Le moins qu’on puisse dire du premier assistant, en tournage, c’est qu’il ne laisse jamais indifférent. Il est la tête et les jambes du réalisateur, la mascotte des techniciens, et l’indic des producteurs. Il agit en son âme mais pas toujours en sa conscience, dans l’intérêt du film. Par exemple, quand il n’était encore qu’assistant, Sergio Leone respectait scrupuleusement les instructions, mais notait dans un carnet tous les points de désaccord qu’il avait avec les réalisateurs.

    Vous ne parviendrez jamais à assumer les charges d’un premier assistant, êtes-vous en train de vous dire. Ne vous-inquiétez pas, dans les premiers temps, vous serez surtout en charge du café et de l’entretien des talkie-walkies. Alors courage ! Et la prochaine fois que vous irez au cinéma, par pitié, ne vous levez-pas avant la fin du générique. Pensez à ces hommes de la lumière qui travaillent dans l’ombre !

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    (c) Thibaut Degenne LA DIRECTION
    DE PRODUCTION

    2 et 2 font 3

     
    Par Chloé CHAMBARET
    Photos de Thibault DEGENNE

     

    SEQ. 2 - INT. - BUREAU DE PRODUCTION - PLUS TARD

    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Voici la liste des décors dont nous avons besoin Paris et province : un château du dix- septième, une ferme normande typique, le Louvre, etc."

    REGISSEUR

    "Et quelle est mon enveloppe?"
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Ecoutez mon vieux, débrouillez-vous. C’est un premier film, on n’a pas d’argent.Vous n’avez qu’à faire valoir les acteurs."


    REGISSEUR

    "Quels acteurs? Même moi je n’en ai jamais entendu parler!"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Dîtes que Brad Pitt et Sophie Marceau sont sur le coup! Je ne sais pas moi, faites preuve d’imagination!" Le régisseur se lève, peu convaincu, et quitte la pièce en poussant un profond soupir.


    SEQ. 3 - INT. - BUREAU DE PRODUCTION - JOUR

    Le temps de trouver de quel poste vient la sonnerie, le directeur de production répond.


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Ah! Vous êtes son agent! Ecoutez soyez sérieux, même Depardieu à ce prix là je le fais tourner! C’est sûrement une bonne comédienne, mais même mon régisseur ne la connaît pas! Quant à la clause mentionant une suite au Plaza, vous pouvez l’oublier. Ça ne rentre pas dans mon devis. Rendez-vous bien compte que ce film est une aubaine pour elle. Un rôle pareil? La petite Marceau était très intéressée ; elle le faisait presque gratis! ...Malheureusement elle n’était pas libre, mais... Réfléchissez encore, je vous rappelle..."


    SEQ.4 - INT.- BUREAU DE PRODUCTION - JOUR
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    PREMIER ASSISTANT

    "Je suis navré mais on ne peut pas tourner ce scénario de 300 pages en 4 semaines! Faudrait tourner18 heures par jour à deux équipes, et encore!"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Il est hors de question que je paye une heure supplémentaire. Vois avec le metteur en scène, qu’il supprime des pages! Tournage en 20 jours, pas de journée de voyage, pas d’heures de nuit, pas de grue, pas de deuxième caméra! Sinon on explose le budget."
     

     

     

     

     

     

     

     
    SEQ.5 - INT.- BUREAU DE PRODUCTION - JOUR

    METTEUR EN SCENE


    "Qu’est-ce que ça veut dire qu’il faut que je supprime dix-huit pages? J’ai déjà réduit le scénario de moitié. J’avais 18 décors je n’en ai plus que quatre, je devais avoir Sophie Marceau je me retrouve avec Irène Trucmuche dans le rôle de Blanche-Neige et vous m’avez sucré quatre des sept nains. Qu’est-ce qu’on fait, je ne peux honnêtement pas en supprimer davantage. Ça n’a plus aucun sens!"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "N’éxagérons rien, ce n’est pas si dramatique. Estimez-vous heureux d’avoir trouvé un producteur qui finance votre premier long. Ce n’est ni sa faute ni la mienne si votre projet ne suscite pas l’enthousiasme des chaînes et que le CNC ne vous a pas accordé l’avance sur recettes! Je vous assure que j’ai fait le maximum d’économies possible : les techniciens ont accepté la moitié du minimum syndical moins vingt pourcents, les acteurs sont en participation, et les fournisseurs ont consenti des sacrifices jamais atteints! Vive la crise! Vous voulez le voir, mon devis?"


    METTEUR EN SCENE

    (c) Thibaut Degenne  
       

    "Bon. Je renonce à mon salaire, et je suis prêt à accepter votre proposition de tourner en Albanie. Mais ne me demandez plus de réécrire quoi que ce soit."


    SEQ.6 - INT.- BUREAU DU PRODUCTEUR - MIDI

    PRODUCTEUR


    "Alors cher ami, où en êtes-vous avec le devis de ‘Blanche-Neige le retour’?"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Faut que je fasse une nouvelle étude, mais je pense qu’on va passer sous la barre des cinq millions grâce aux économies sur les charges, inexistantes en Albanie."


    PRODUCTEUR

    "A quatre millions cinq, on lance la production! Allez mon vieux, ne faites pas cette tête, je vous emmène déjeuner au Fouquet’s"
    Le directeur de production pousse un profond soupir et allume la première cigarette de son troisième paquet.


    SEQ.7 - INT.- BUREAU DE PRODUCTION - APRES-MIDI

    Le directeur de production et l’administratrice sont en train de revoir le devis à la baisse pour la centième fois quand ils recoivent l’appel au secours d’un ancien stagiaire, désespéré, qui tourne son premier film en tant que directeur de production.

     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    DIRECTEUR DE PRODUCTION 2

    "C’est la cata! Tout mon matériel caméra et ma pelloche sont bloqués en douane à La Havane. Il nous reste trois semaines à Paris pour finir le tournage. Toute l’équipe est rentrée. On doit reprendre après demain. Je sais pas quoi faire. Les loueurs refusent de me prêter une nouvelle caméra, et si je dois attendre une semaine que le matériel soit débloqué, je vais perdre les acteurs. A ton avis?"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION 1

    "Et tous tes papiers étaient en règle?"

     

     

     

     

     

     

     

    DIRECTEUR DE PRODUCTION 2

    "Absolument tout! Comme tu m’as appris."


    DIRECTEUR DE PRODUCTION 1

    "Et je t’ai pas appris qu’un directeur de prod est toujours le dernier à quitter le navire? Et que tu dois vérifier que tout est bien rapatrié avant de rentrer? Maintenant ça va te coûter un aller- retour à La Havane, et de toute façon si ton matériel n’est pas revenu ça veut dire que tu n’as pas suffisament arrosé les fonctionnaires."


    DIRECTEUR DE PRODUCTION 2
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    "Pourtant j’ai offert une boîte de chocolats à chacun des douaniers!"


    DIRECTEUR DE PRODUCTION 1

    "Essaie avec des dollars, tu verras, ça marche beaucoup mieux."
    On frappe à la porte.


    L’ADMINISTRATRICE

    "Entrez!"
    Le directeur de la photo entre.


    SEQ.8 - INT- BUREAU DE PRODUCTION - APRES - MIDI

    Le directeur de la photo est assis en face du directeur de production qui examine
    sa liste de matériel.


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Bon, les dix 12 Kilos faut les oublier, deux 10 kilos à la rigueur , on aura le groupe 10 jours , aprés faudra faire des branchements sur place en tirant les lignes. Pour le petit matériel c’est bon j’ai pu négocier avec le fournisseur."


    DIRECTEUR DE LA PHOTO

    "Mais j’éclaire avec quoi, moi?


    DIRECTEUR PRODUCTION

    "Philippe Rousselot éclaire avec rien et il à eu un oscar à Hollywood."


    DIRECTEUR PHOTO

    "Et ma caméra? mes objectifs? ma pellicule? mes assistants?"
     

     

     

     

     

     

     

     

    DIRECTEUR DE PRODUCTION
     

    (c) Thibaut Degenne  
       

    "Ecoutez mon vieux, le metteur c’est pas Spielberg et on ne tourne pas Rencontre du 3ème type’ Rassurez-vous, vous aurez une caméra très correcte une série d’objectifs fixes mais pas de zoom, pour la peloche navré mais la votre était trop chère on prendra la concurrence, c’est çà ou vous êtes condamné à ne
    faire qu’une prise par plan. Et vous aurez un assistant, un point c’est tout. A la déco ils sont deux et ils se plaignent pas!"
    Contre bonne fortune bon coeur le directeur de la photo quitte le bureau. Le directeur de production lui, allume sa énième cigarette et pousse son énième soupir.


    SEQ.9 - INT.- BUREAU DE PRODUCTION - FIN D’APRES-MIDI

    Face au producteur, le directeur de production soupire. Le cendrier déborde de mégots. Les thermos sont vides. Les chiffres défilent à toute allure sur l’écran du portable, au rythme des rubriques du devis : location de plantes vertes, droits artistiques, enlèvement des déchets, moyens de transports, bande-annonce, bruiteur, téléphone, caisse de retraite, charges sociales, transitaire et douanes, laboratoire, assurances...Coût avant frais généraux, frais généraux et frais financiers. Coût du film hors imprévus, coût total du film. TVA récupérable. Le grand moment de l’addition finale est arrivé.


    DIRECTEUR DE PRODUCTION

    "Total TTC = 4 597 000 Francs et 12 centimes! Alors?"


    PRODUCTEUR

    "Désolé mon vieux, c’est encore trop cher. On ne passe pas. Peut-être l’année prochaine, si le metteur accepte de réécrire et qu’on arrive à avoir les SOFICA. Bon, je vous laisse le soin d’annoncer ça à l’équipe, mon vieux. Par contre vous Je vous attend demain matin à neuf heures : je viens de recevoir un scénario original, une petite merveille!"

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