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  • Athmane Ariouet : Le poète a toujours raison…

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    le 13.03.14 | 10h00 12 réactions

    | © D. R.
     

     

    «Le châtiment de ceux qui refusent de s’occuper des affaires publiques est que les affaires publiques tombent dans les mains de moins vertueux qu’eux.»
    Platon

    Le rire est la politesse du désespoir, dit le vieil adage. C’est sans doute pour exorciser leurs vieux démons, surmonter leurs peurs et tenter de dénouer les fils ténus de la situation politique ubuesque dans laquelle est plongé le pays que des internautes se sont rués sur leur poste pour appeler à la rescousse le comédien Athmane Ariouet en l’exhortant à se porter candidat à la présidentielle à travers une page facebook qui lui est attribuée à tort, alors qu’il n’en possède pas. Cette page a fait le buzz et l’appel a fait le tour des réseaux sociaux. Le vœu exprimé est le même. Que Athmane puisse transcender leurs inquiétudes dans cette mise en scène qui s’apparente à une tragicomédie. Le rire comme thérapie ? Peut-être, mais n’est-ce pas là un signe profond de malaise général qui ronge la société ? Parce qu’ils sont clairvoyants, audacieux et possèdent l’art de concentrer en de courtes formules des vérités essentielles, les humoristes et comédiens, tels des miroirs, réfléchissent nos bassesses, nos petites lâchetés et nos misères.

    Athmane Ariouet, qui ne postule à rien du tout, sinon à semer la joie, reste cet irrésistible comédien qui nous a fait rêver dans des moments graves et de détresse en semant tant d’éclats de rire sur sa route. De ses débuts aux premiers succès au cinéma en passant par le théâtre et la télé, pas à pas de l’anonymat à la popularité, il nous livre avec pudeur ses souvenirs professionnels, ses projets inaboutis, sa colère envers les décideurs. Il raconte ses galères, son amour profond pour le travail bien fait et pour le public qui le lui rend si bien. L’homme a gardé intactes sa générosité, ses colères et sa truculence.

    Un artiste doué

    Le sociologue et ami, Mustapha Madi, qui connaît Athmane mieux que quiconque, nous dresse un tableau cru et plein de tendresse de l’artiste. «Athmane Ariouet est de mon village, M’doukal, et on est tous les deux du même quartier (hara). Lorsque les gens me posent des questions sur mon origine ou sur mon village, je leur réponds que je suis de M’doukal qui a enfanté un génie comme Athmane Ariouet, un docteur célèbre comme Ahmed Aroua, ou un footballeur talentueux comme Mustapha Kouici, sachant que le nombre de ses habitants ne dépasse pas les 15 000 âmes. C’est grâce à Athmane Ariouet que les gens ont connu M’doukal et moins grâce à ses universitaires ou son élite, qui est d’ailleurs importante dans le monde de la gestion de notre pays.

    D’abord, j’ai connu Ariouet en étant de la même ‘‘hara’’ et ayant été disciples du même taleb qui nous enseignait le Coran à la mosquée, et qui s’appelait Si Mahmoud (un proche de Athmane Ariouet). Je me souviens très bien de lui ; nous devions d’abord passer chez lui à l’école coranique entre six heures et sept heures trente avant d’aller à l’école française à huit heures qui était dans l’enceinte de la caserne militaire. C’était en 1959/1960. Quand nous avons quitté M’doukal pour nous installer à Alger, à Belcourt (à l’instar de la plupart des habitants du village), nous nous sommes retrouvés dans le même quartier. Au début des années soixante, quand nous fuyions la capitale pour passer les vacances  au village, Athmane Ariouet venait aussi, et il était toujours entouré et admiré par tous. Et je crois que c’était là ses débuts dans le théâtre. Il improvisait pour nous des pièces de théâtre en plein air.

    Tous, grands et petits, accouraient pour voir Athmane… Même si le théâtre ne suscitait pas  l’engouement des villageois à l’époque, y compris dans sa famille… Je dis ceci parce que Athmane est issu d’une famille de lettrés, il y avait des imams, des religieux vénérés et des intellectuels, comme le défunt Ahmed Aroua qui appartient à la même branche que Athmane Ariouet (même si l’état civil français les a séparés). Je me souviens très bien des soirées du 27 du Ramadhan, surtout en été. Athmane nous rassemblait dans le quartier en chantant  Ya diwane essalhine… Pendant ces moments d’enfance que nous passions à M’doukal, Athmane était toujours accompagné de son bendir, vêtu de son burnous… je n’oublierai jamais cette image… L’image de Athmane me rappelle toujours M’doukal.

    Sociologiquement, je peux affirmer que la langue populaire de Athmane Ariouet est partagée par tous les Algériens. Une langue magnifique comprise par tous, même si M’doukal est un petit village amazigh-chaoui (dont le nom), mais la langue de Athmane est très proche de l’arabe classique que les spécialistes peuvent et doivent adopter facilement comme alternative à cette langue plate qui pollue nos scénarios, nos films et notre théâtre. Athmane Ariouet est la fierté de notre M’doukal…», conclut Madi.

    Le comique et le tragique

    L’évolution de ce comédien hors pair entré dans le cœur des Algériens sans protocole est unique. Unique aussi est la simplicité de Athmane. Lorsqu’on le voyait se produire au cinéma, on s’attendait inéluctablement à plier de rire, à ployer sous ses réparties et son art du comique à l’emporte-pièce. Il brocardait l’actualité, les mauvais réflexes, l’incivisme, la corruption, loin de faire le guignol enfilant sa cuirasse d’agitateur social. «Si les masses applaudissaient, les décideurs se renfrognaient et se faisaient tout petits», témoigne un de ses amis. Chaleureux mais pas familier, il ne veut pas analyser le personnage, il est le personnage, déclare à son propos notre ami commun Rachid Oucherif. Athmane, c’est une combinaison bouillonnante de rage, de tendresse et de souffrance. C’est aussi un homme à principes : «Ils m’ont proposé une fortune pour apparaître dans les spots publicitaires, mais j’ai refusé. Je pouvais pourtant gagner des millions, mais je ne suis pas homme à associer mon nom à pareille entreprise.»

    Beaucoup de gens pensent que Athmane est un produit du théâtre. «J’ai débuté avec Abdelghani Mehdaoui dans un film policier avec les ‘‘monstres’’ du théâtre algérien. Mon apparition sur les planches n’est venue qu’après.» Athmane a beaucoup mis en avant les contradictions de la société, a lutté contre les injustices avec cette culture de l’humour, cette esthétique qui font l’identité de l’Algérien, hélas aujourd’hui disparues. Au lieu de tout cela, on a droit à un citoyen renfrogné, nerveux, impulsif, toujours prêt à en découdre. Vindicatif, le visage fermé, Athmane regrette le passé truffé de bonnes choses et d’artistes de valeur. «Je voue une admiration sans bornes à Khelifi Ahmed, à Hassan El Hassani qui ont honoré notre culture au même titre d’ailleurs qu’Aït Menguellat, Rouiched, Sirat, Keltoum et tous les autres qui, hélas, n’ont pas été remplacés…».

    Dans les films où il a joué, il se dégage des sensations intenses qui réconcilient  l’Algérien avec lui-même et qui entraînent le spectateur dans la ravissante contemplation d’un fait de tous les jours, à la fois absurde, condamnable mais qui le dévore. Le verbe haut transporte cet artiste tenaillé par des angoisses existentielles, d’homme pressé, traqué, en fuite perpétuelle et qu’on dirait investi d’une mission secrète. Comme ces héros de roman qui traversent le siècle, n’en finissant pas de se poser des questions. Lui, il s’en est posé une il y a plus d’une décennie en écrivant le scénario d’un film, Chroniques des années pub, qui n’a jamais vu le jour, mais qui ne saurait tarder, rassure le comédien. C’est curieux, mais les faits racontés rappellent quelque chose. Voici le synopsis. Le film s’ouvre dans une vallée paisible où tout semble respirer la paix et la quiétude.

    Le panorama verdoyant d’une palmeraie à la beauté indicible, une architecture toute d’harmonie et de sobriété, où on est envahi d’un sentiment de sécurité et de plénitude. Les habitants de cette cité radieuse vaquent calmement à leurs occupations, chacun semble accomplir avec amour et passion le travail qui lui a été confié. Sous une tente, un vieil homme habillé d’un modeste burnous, enturbanné, est en train de faire l’apprentissage du Coran à de jeunes enfants aux visages rayonnants. Des enfants heureux remplissent leurs seaux dans un vieux puits. Des moutons et des chèvres sont en train de paître. Un laboureur sillonne sa terre avec des outils traditionnels.

    Des femmes tissent leurs tapis aux tentures multicolores, leurs mains agiles passent les trames de coton, nouent les points de laine, tassent avec le peigne lourd et coupent les points noués. Le bruissement de l’eau sourd des sources et court dans les séguias. De jeunes bédouines au bord d’une rivière lavent leur linge. Deux enfants se baignent joyeusement sous une féerique cascade. Des cavaliers habillés en blanc font concurrence comme dans une fantasia. Dans une kheïma, on pare une belle jeune femme de ses plus beaux atours et bijoux traditionnels pour la célébration de son mariage. La mariée sur une chamelle balance maintenant allégrement sur son «hawdedj», suivie d’un cortège de piétons et escortée de deux cavaliers. Les youyous retentissent de toute part. Et devant cette majestueuse et solennelle simplicité viennent les douces ombres violettes du couchant qui s’incendie de pourpre. Cette introduction du film bercée par une musique originale se dissout dans le noir.

    Quelques années plus tard

    Des chevaux montés par des cavaliers parés de capes rouges battent le sol comme une batterie de tambours ; cette horde sauvage dirigée par un machiavélique tyran qui se plaît hystériquement à ressembler au Führer est venue imposer son rêve insensé et sa volonté farouche à cette cité qui vivait dans l’harmonie de ses valeurs ancrées depuis des siècles. Les événements se succèdent et la belle contrée se confond avec le désordre, sa sérénité laisse place à l’appréhension et à la frayeur. A la fin du film, la mariée réapparaît en guenilles, habillée tout en noir.

    Le regard dévasté par la douleur. Les nuages se dissipent et une nouvelle aube se dessine à l’horizon d’où surgit une ruée de cavaliers, hommes et femmes, habillés tout en blanc, un emblème d’une couleur blanche immaculée fend l’air sous le regard enchanté de la mariée habillée de ses plus beaux atours. Il faut noter qu’en pleine tragédie nationale, Athmane avait écrit un poème, Hymne à l’Algérie meurtrie, déclamé par un professeur d’une école de cadres où Athmane était invité. Des élèves officiers étaient subjugués mais n’en connaissaient pas l’auteur. Lorsque son nom fut décliné par leur enseignant, ils n’en croyaient pas leurs yeux. Ils venaient de découvrir un artiste doublé d’un homme de culture, jaloux du legs de ses ancêtres de M’doukal, tous imprégnés de poésie populaire. «C’était un moment exceptionnel parce que le message était passé et que la jeune génération avide de savoir apprécie aussi la culture du terroir. Cela m’a fait énormément plaisir».

    Bouamama puis Le Clandestin le révélèrent au grand public, un artiste complet qui incarne aussi bien des rôles drôles que sérieux. Athmane a conservé et aiguisé ses dons innés au fil des distributions. Il a façonné ses rôles où intelligence, instinct et intuition se mêlent étroitement chez cet artiste qui sait s’offrir aussi ses moments de solitude où ses méditations mystiques le transportent dans un monde virtuel que lui seul connaît. «J’ai côtoyé des cheikhs soufis qui m’ont inculqué la spiritualité et m’ont appris les vertus de la méditation et de l’ascèse. Je leur suis reconnaissant, car celui qui sait écouter sait parler.» Homme très réservé, Athmane s’interdit de blesser les autres, lui-même ayant enduré. Ainsi s’est-il insurgé contre un des réalisateurs qui voulait brocarder et ridiculiser un ancien Président. Athmane ne veut pas se brader : «Je préfère rester sans jouer que m’impliquer dans des rôles et des travaux d’un niveau bas comme on le constate, hélas, aujourd’hui. Je suis pour les œuvres de qualité et le nivellement par le bas me révolte.»
     

    Parcours :

     

    Né le 24 septembre 1948 à M’doukal (Batna), il rejoint la capitale juste avant l’indépendance où sa famille s’établit aux Groupes (Champs de manœuvres). Adolescent, il devient un habitué des salles obscures. Il s’inscrit à l’institut artistique communal et y reste 3 ans. En 1972, il crée une troupe théâtrale. Le premier rôle est joué en 1971. Il incarne ensuite des rôles dans le Sorcier, Beni Hendel, Les Déracinés, Le Retour, Rose des sables ! Son talent se confirme dans le rôle du cheikh Bouamama de Bakhti (1984) et explose dans Le Clandestin (1991) du même cinéaste. Sa passion est la poésie populaire où il excelle. Marié, il est père de 3 enfants.

     

    Hamid Tahri
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